Ma carte d’identité était périmée de presque dix ans. Je ne m’en préoccupe guère, je voyage sans identité, je suis moi-même, déambulant.
Je ne suis pas dérangeant et dérange pourtant. L’administration me le fait savoir en refusant des documents sous prétexte que ma carte commence à dater. Sans être un anarchiste, je suis un peu rebelle. Un rebelle inoffensif seulement. Prisonnier de mes principes, je me suis résolu à renouveler mon papier que je garderai dans une boîte pour la forme… Pour la société.
La personne était charmante, avenante et souriante. La démarche était plutôt agréable. Faut dire, aussi, que je suis « un chjachjaronu* » plutôt de contact facile. Il faut toujours que je lâche un « bon mot », c’est dans ma nature, j’aime bien que l’ambiance soit détendue. Par faiblesse sans doute, mais c’est comme ça et ça me va bien. J’avais oublié que des gens vivent dans les administrations avec la gentillesse au bout de leur mission. Lorsqu’elle me présenta le buvard encreur pour la prise d’empreinte digitale, je lui demandai sur le champ, avec un air chagriné : « Si vous voulez, je peux faire une déclaration sur l’honneur que je ne volerai pas, ne tuerai personne et n’importunerai pas non plus… Je peux prêter serment, pas besoin d’empreintes… » Prise de court par ma déclaration soudaine et mon plus grand sérieux, elle m’assura que ce n’était pas possible.
Ai-je l’allure si candide ou suis-je un parfait comédien pour qu’on se montre si calme, si attentionné, si premier degré devant ma mine à recevoir le bon Dieu sans confession ? Les gens sont gentils avec moi, peut-être ai-je une âme qui transpire la bonté sans que je m’en rende compte. C’est possible. Même mes proches, pourtant habitués, se font surprendre trop souvent. Ai-je cet art infus ou ce pouvoir, qu’on me prenne toujours au sérieux ?
Cette boutade de circonstance, puisqu’elle est née d’une situation si peu fréquente pour moi, m’a tout de même poursuivi durant le retour à la maison. Je suis un homme de parole, je me crois fiable à cent pour cent… quel dommage que l’on soit obligé de s’entourer de tant de garde-fous. Quel dommage qu’il faille des preuves écrites, estampillées, visées, supervisées et parfois certifiées.
Pour l’instant, je sais qu’on peut compter sur moi. Je suis le passant qui passe, qui regarde et qui dit sans jamais être une menace ; qui sourit, qui lâche un trait d’humour, qui s’amuse et amuse… qui aime trop la vie pour lui jouer des tours.
Je n’ai qu’un seul défaut, je suis sujet aux quiproquos… vous avez deviné, mon audition n’est plus très performante et je peux m’assombrir sur un malentendu. Oui, vous l’avez bien compris aussi, je suis un peu soupe au lait. Un lait qui monte mais ne déborde jamais car j’ai le sens de l’autre pour m’arrêter au moment de quitter la casserole.
Ah ! Que la vie est belle. Je suis un amoureux de la vie et de toutes ses envies.
Hélas, il me fallait bien une carte d’identité… On ne sait jamais, si ma tête venait à virer, à dire le contraire de ce que j’affirme aujourd’hui. Si un jour vous en êtes témoin, ayez la bonté de penser : « le pauvre, ce n’est plus lui » et si vous en avez le pouvoir, d’une chiquenaude envoyez-moi dans ce néant que je redoute tant.
Aujourd’hui, j’avais envie de cette promenade une peu folle qui a débuté lorsque j’étais accoudé au comptoir d’une mairie.
*Un chjachjaronu est un bavard, généralement doublé d’un facétieux, d’un plaisantin… (dire tiatiaronou ou kiakiaronou)
Comme quoi tous les auto-portraits ne sont pas hagiographiques ni des actes de contrition.
Tiens !! quelle surprise !! je m’attendais à voir une petite chouette bavarde, au lieu de ton portrait,ceci dit tu n’y est pour rien , l’administration, reste ce qu’elle est ,lourde et bornée, ..tout le contraire de toi!!!!
🙂