Le bonheur est dans le brouillard.

Il ne faut pas grand chose pour m’expédier dans le temps passé. Il m’a suffit d’un jour frisquet, un de ces jours inattendus qui change brusquement le printemps en hiver.
Le ciel devenait sombre par vagues ténébreuses comme un deuil lugubre. Un froid inhabituel rafraîchissait l’atmosphère, une brume hésitante presque incrédule montait de la vallée, quelques gouttes d’eau perdues frappaient ça et là, sans aucune efficacité pour le jardin…
Un changement brutal de la météo me renvoyait vingt-cinq ans en arrière.

Lorsque j’étais là-bas, si loin de mes racines, je rêvais de partir définitivement dans mon Aratasca où niche ma Zinella. Les samedis en écoutant « Porto-Rico », je devenais le milan royal qui survole la vallée d’Archigna. Je passais au-dessus du ficaghju de minnana*, des pêchers de vigne et je fondais sur un fruit comme une sorte de rapace frugivore. Je n’ai jamais pu résister à cette émotion qui devenait plus forte avec le temps.

J’ignore pourquoi, j’ai toujours aimé le froid, la pluie, la neige et le brouillard. Sans doute, est-ce l’empreinte de mon enfance. Nous vivions dans la petite pauvreté. Un souvenir qui me renforce plus qu’il ne me rend triste. J’aime le vent et les intempéries endurées dans mon enfance dans une chaumière offerte au vent et à la pluie.

C’était mon premier Noël de résident permanent dans mon village. Un retour définitif tout frais de quelques mois.
Tout était prêt pour le réveillon. Un mélange de tradition locale et de continental. Le cabri rôtissait dans la cheminée, a rivia* attendait son moment… J’avais ouvert les huîtres qui patientaient au frais dans la cave. Il était près de minuit, je suis sorti pour aller jusqu’à la réserve en faisant le tour de la cour. Je venais d’allumer ma lampe de poche, le rai fumait, un nuage de vapeur se mouvait comme un ectoplasme, une danse légère mais très vive et cadencée valsait juste devant moi. Aux alentours, un brouillard épais rendait opaque tout ce qui se trouvait à quelques mètres seulement. J’ai éteint la lumière et je me suis replongé dans mon enfance.

La brume, mobile sous un vent léger, balayait Aratasca laissant apparaître des trouées dans les nuages pour découvrir quelques étoiles, puis les effaçait en se mouvant comme un tulle léger. Parfois, tout un pan de ciel s’ouvrait et les astres lointains scintillaient vivement comme s’ils devinaient qu’ils allaient disparaître à nouveau et se signalaient à mes yeux. Dans cette mouvance incessante, un crachin froid me caressait le visage par vagues douces. Je respirais l’air qui venait de la vallée d’Archigna, en le gobant par bolées. Le frais me saisissait comme lors de ma balade après minuit en novembre lorsque j’avais dix-sept ans et que je prenais mes leçons de contrastes en tous genres devant la grille du cimetière. Le froid, la peur, le mystère, des sensations me revenaient en bloc de ma plus profonde enfance. J’étais rempli de joie contenue et secrète, un petit bonheur sans partage. Une joie contradictoire née d’une nuit opaque chargée de frissons et d’humidité.

J’étais seul. Seul à me remémorer les souvenirs du petit enfant qui attendait le Père-Noël. Je savourais ces moments de vie entre ciel et terre d’un petit être qui se demande ce qu’il fait là. Pourquoi et comment ? Les images défilaient vite. Savalè, l’oliveraie de mon enfance où je chassais la grive et le merle avec mon lance pierre armé de billes en terre cuite, ressurgissait. J’étais posté sous un olivier ne voyant pas grand-chose dans l’épais brouillard du matin, juste un mouvement, quelques manifestations vocalisées, la grive, perdue dans le feuillage vert grisâtre de l’arbre, devenait invisible. Parfois, un sautillement pour aller piller l’olive mûre trahissait sa présence mais la précision de mon lance pierre n’était pas d’une efficacité redoutable. Je me souvenais de l’ami voisin, avec qui j’allais fumer une cigarette à la faveur d’un voile brumeux qui, en complice parfait, englobait la fumée de nos clopes, nous protégeant des regards délateurs.

Ces moments perdus de longue date étaient à portée de mémoire, si présents encore. J’ai cette faculté d’emmagasiner les plaisirs et de les ressortir presque sur commande. J’adore être et avoir été en concomitance, un couplage rendu possible par la force de l’amour de la vie.

Ce soir-là, la maisonnée réunissait toute la famille, dehors, j’étais seul avec mes souvenirs et la joie fondamentale au fond de mes tripes.

J’ai imaginé que le bonheur était dans le brouillard et que chacun pouvait à sa guise trouver le coin diaphane ou transparent qui lui permet de gagner sa petite lumière. Cette lanterne que l’on garde précieusement au plus profond de son âme.

C’est l’effroi d’une nuit folle, d’une autre nuit insensée, qui m’a soufflé :

« Va là-bas, tu verras, le bonheur est dans le brouillard… après, il sera trop tard. »

*Ficaghju = endroit planté de figuiers qu’elle entretenait en métayage.

*Rivia = brochette confectionnée avec les abats du cabri, entourés de crépinette et ficelés avec l’intestin. Une grillade dans l’âtre, arrosée de temps en temps avec « a salamughja » (marinade avec du vin, de l’eau, de l’ail, du sel et du poivre pour la plus simple version)

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