Antoine Bartoli alias Antoine Ripolin, était peintre en bâtiment. Un homme travailleur, discret et apprécié pour sa bonne humeur communicative.
C’était aussi un inconditionnel de la pétanque qui ne manquait jamais un rendez-vous au groupe scolaire en période estivale, où nous organisions un concours à la mêlée tous les soirs. Il s’arrangeait pour terminer sa journée à point afin d’arriver sur le terrain à la bonne heure. Nous le voyions débarquer, les mains encore chargées de peinture et en tenue de travail.
Je l’ai vraiment connu vers l’âge de quatorze ans en jouant aux boules et je crois qu’il avait une certaine tendresse pour moi. Il était désolé de me voir, plus tard vers mes dix-neuf ans, avec un bouc. Il cherchait à me dissuader de le garder : « Ah ! Coupe-moi ce bouc, ça ne te va pas ».
Il a fini par me menacer si je ne le rasais pas : Je vais t’appeler « affumifuma-ashimishima », tu ressembles à un chinois ! »… ça n’a jamais marché, il a fini par capituler.
La diaspora rentrée au village entre juillet et août, le ciel d’un azur parfait, les martinets engagés dans un inlassable et joyeux ballet autour du clocher, en trilles stridents, notre ami toujours de bonne humeur, tout était réuni pour passer de bons moments entre villageois.
Je vais vous raconter trois anecdotes qui caractérisaient M. Ripolin à la perfection.
Au groupe scolaire comme sur la place de l’église, il était toujours à l’affût d’un bon mot. On ne compte plus ceux inventés sur le champ, mêlant corse et français, comme « Tu es un tenton » adressé à quelqu’un qui venait d’annoncer une tentative hasardeuse. Cela semble ridicule et puéril mais dans l’ambiance du moment, nous étions réceptifs à ses fulgurances.
Il connaissait son monde par cœur pour avoir analysé spontanément les manies de chacun.
J’ai le souvenir, d’un vieux monsieur nommé M. Ciabrini qui avait une drôle de façon de tirer une boule. Il se plaçait dans le rond, marquait un temps d’arrêt, levait sa main armée très au-dessus de sa tête en imprimant un mouvement vertical de va et vient rapide, avant de tirer. Le voyant se diriger vers le rond, Antoine l’interpellait « Allez o Ciabri un colpu à l’imbruschinu » (grilloir à café).
C’était vraiment bien vu, ce mouvement était la parfaite imitation de celui que nos grands-mères effectuaient avec le grilloir cylindrique, torréfacteur à café, pour mélanger les grains afin qu’il ne brûlent pas.
Un jour, je l’ai trouvé bien embarrassé, victime de ses plaisanteries fréquentes, souvent inattendues. Nous étions à Carabona, un petit hameau voisin « connu pour ses peintres célèbres et son concours de boules aoûtien », disait-il. A cette occasion, la population était multipliée par trois ou quatre ce qui alimentait l’imagination d’Antoine pour ironiser sur le nombre d’habitants. Nous attendions le tirage au sort des parties, l’orage menaçait lorsqu’il éclata soudain.
Nous nous abritâmes précipitamment sous une terrasse, la triplette au complet, Antoine, Titi et moi. Nous étions adossés à une porte, bien plaqués pour éviter la pluie, pensant la maison inhabitée. Les persiennes étaient closes, rien ne laissait supposer âme qui vive, lorsque la porte s’ouvrit brusquement. La surprise fut de courte durée, une vieille dame nous invita à entrer. Nous étions trempés par une trombe d’eau qui s’était abattue soudainement sur le village.
Assis autour d’une table, elle nous proposa un café. Je sentais que Titi, sans doute habitué aux facéties de notre partenaire de pétanque, cherchait à contenir un rire, croyant qu’il allait décocher une boutade dont il avait le secret. Antoine était trop respectueux des anciens pour engager plaisanterie ici mais la situation devenait intenable pour notre partenaire de jeu. Lorsque la personne s’éclipsa dans la cuisine pour chauffer le café, Titi n’en pouvant plus explosa dans un fou-rire irrépressible montrant du doigt le cadre d’un aïeul à la barbe très fleurie, accroché au mur juste devant lui.
Il cherchait à justifier son fou-rire en insistant avec son doigt pointé vers le portrait et cela ne convenait pas du tout à M. Ripolin, franchement gêné. Ce dernier avait beau lui faire les gros yeux, lui dire d’arrêter, avec véhémence… c’était pire encore. Lorsque la dame revint à petits pas avec la casserole fumante, Antoine se leva et lui murmura à l’oreille, la main en porte voix, suffisamment fort pour qu’on l’entende, mais avec grand sérieux :
– Ne faites pas attention au jeune homme qui rit, il est un peu dérangé, il est né comme ça.
Notre hôte s’approcha de Titi, lui tapota l’épaule et dit :
– Ridi, ridi o tisò chi ti faci bè ! (Ris, ris mon trésor, ça te fait du bien !)
Notre ami rieur s’arrêta net, sans doute l’effet déclenchant était-il désamorcé, et c’est Antoine qui partit en éclats de rires devant la réaction de la vieille dame…
Probablement ce changement inattendu, l’un cessant de s’esclaffer, l’autre prenant le relais, a t-il rendu cette scène cocasse, inoubliable pour moi ?

La scène se déroula au rez-de-chaussée de la maison au premier plan.
A l’occasion d’un autre concours à Zonza, nous jouions sur une petite place juste devant une porte dont un battant était ouvert. En cours de partie comme cela arrive parfois, le cochonnet, malencontreusement frappé par une boule, fusa et fila droit dans la maison pour finir sa course dans la pièce sombre. Antoine frappa à la porte et demanda s’il pouvait chercher le bouchon. L’ayant repéré sous la table de la salle à manger, le plus sérieusement du monde, il demanda la permission d’ouvrir l’autre battant de la porte pour mieux éclairer l’endroit et, montrant le cochonnet du doigt, annonça à la dame :
– Ecartez-vous un peu pour qu’on le voie bien, il faut terminer la mène.
– Quoi ! Vous allez jouer dans la maison ?
– Oui madame, c’est le règlement, tant qu’on voit le cochonnet et qu’il n’est pas annulé, il faut jouer.
– Je m’en fous du règlement, je vous interdis de jouer à l’intérieur de la maison !
Vous imaginez la suite. La prise de bec dura quelques longues secondes jusqu’à ce que notre dame réalise la supercherie… poursuivant le bouliste avec un balai, qui faisait mine de se protéger la nuque avec ses mains.
Antoine était ainsi, mais tout se terminait toujours dans la bonne humeur car il avait bon fond, et sa joie communicative faisait le reste.
M. Ripolin a bien égayé notre vie de touches pittoresques, peintre d’instantanés plus amusants à vivre qu’à raconter, dont il raffolait.
Je me réserve pour cet été, j’en ferai récits aux nouveaux boulistes si Covid couronné nous lâche les baskets.
Je dispose d’un bon stock d’anecdotes.



C’était pas triste 😉 D’après ce que je comprends votre ami Antoine n’est plus de ce monde mais je pense que vous devez penser à lui à chaque partie 🙂
Pour le couronné, une seule chose à faire pour s’en débarrasser et passer un joyeux été.
Décédé depuis quelques années ne figure sur aucun cliché.