Il n’est plus très loin.
Il prépare en secret sa salade printanière, un festival enchanté, le carnaval des mots.
Ce matin un ciel brumeux crachine, ondine comme ça lui plait. Le soleil cherche sa place à travers un brouillard léger qui masque la colline d’un voile vaporeux. Le tulle dense devient diaphane au gré du vent léger qui soufflote par petites saccades du fond de la vallée d’Archigna. Une danse ballerine comme un ectoplasme égaré, des trouées de lumière perforent le paysage, apparaissent un instant puis disparaissent, jouant un peu plus loin avec la profondeur des verts.
Tout est jeux de lumières, du gris au jaune, qui virent ou valdinguent les tons glauques.

Dans les champs, le printemps vipérine dans l’herbe et zinzoline* ou gingeoline ses nuances de violet. Il palette de la profondeur d’un bleu soutenu au rose bonbon après avoir caressé une once de cuisse de nymphe émue. Les coquelicots cocoricotent sous leur crête éclatante et se pavotent à l’ombre d’un genêt. Plus loin un printemps de paille jette ses éclats dorés. Le bouton d’or et le pissenlit ensoleillent le gazon tant qu’ils peuvent, la lunaire prépare sans vergogne sa monnaie du pape, sans se soucier du qu’en dira-t-on. La vesce commune, cousine du pois de senteur, a sorti ses attributs féminins pour que l’abeille aux longues antennes lèche son cœur et fouille dans sa corolle.

Dans le jardin, un peu plus civilisé, le seringat comme le lys blanc bientôt, vaporise à tout va ses fragrances entêtantes. On le devine sans le voir, il vous attire en distillant ses humeurs réjouissantes. La morelle blanche dans une bordure, non loin du grillage, semble vouloir fuir les environs sauvages en dandinant sa fragilité au moindre souffle de vent. Le ciste buissonnant offre ses anthères aux abeilles en cueillette avant que la cétoine grise, attirée par la blancheur de ses pétales, ne vienne en ravageuse d’étamines dévorer son cœur palpitant.
Les muscaris sont tout en toupet comme une coiffure d’iroquois alors que les capuchons de moine, la tête basse, piquant du nez, font silence dans le cloître du jardin. Le mouron bleu n’en peut plus déjà et se ferme au moindre nuage passant. L’herbe à Robert en bon géranium sauvage qu’il est, a sorti ses aiguilles pour compter le temps.


Là-bas, le cerisier a rosi sa première cerise, le merle a déjà goûté puis s’en est allé couver, son nid est mal caché dans le forsythia. Il semble tranquille, il sait que le bigarreau Napoléon ne manquera pas cette année. Le pauvre, il ferait mieux de se méfier des chats harets qui tous les ans détruisent sa nichée toujours trop basse.
Ça claironne, ça harpe et ça violoncelle dans les prés. On ne trouve plus les mots pour fêter ce printemps, alors comme lui, exubérant, on se laisse aller à la folie des verbes qui poussent dans l’esprit pour annoncer leur éclosion aussi.
Ça éclate, la véronique et le myosotis sont partis. Dans les sous-bois, l’anémone des Apennins, le cyclamen et la violette ont fini leur virée, le crocus a livré son safran au vent léger de la montagne.

La coccinelle se régale sous les tiges tendres attaquées par les pucerons. La femelle œdémère, toute noble avec ses éclats moirés de vert et de bleu métallique, exhibe ses gambettes graciles alors que le mâle parade sur le ciste avec ses cuisses d’athlète, affutées pour les jeux olympiques.


Une symphonie colorée se joue dans les champs. Un peu de folie comme un chef d’orchestre éméché qui ne trouve plus ses notes ou un peintre qui ne sait plus harmoniser ses couleurs, je balance mes mots sur une feuille à la volée…
On ne sait plus où donner de la tête
C’est peut-être ainsi que l’on comprend mieux l’éclat d’un printemps. Il clinque ses couleurs et bientôt s’en va…
Lasse de vous tirer les oreilles, la vie vous gifle en insistant :
Qu’est-ce que tu attends pour dire les mots comme tu les sens ?
*Zinzolin = gingeolin = nuance de violet
Anthère = « Une anthère est la partie terminale de l’étamine, organe mâle de la fleur, qui produit et renferme le pollen. L’anthère est fixée au filet de l’étamine par le « connectif », soit par sa base, soit par son milieu. »






Dans le titre : Mouron bleu.