Généralement je n’aime pas les mots amputés.
Lorsque j’entends parler d’ordi, de prépa, d’hosto, de resto… j’ai toujours un petit mouvement répulsif, c’est plus fort que moi.
Les psychologues du dimanche qui se disent psys en raccourci, eux aussi, vont me traiter de refoulé souffrant d’un complexe de castration.
Bah ! Allez savoir, j’y tiens à mon intégrité !
Voilà pour la petite histoire.
Finalement, en creusant un tout petit peu et me faisant psy moi-même, j’y vois une raison profonde. Il manquait quelque chose à cette exposition et l’amputation subie par le titre semble justifiée.
Vous comprendrez en lisant la suite.
C’était la fin de l’année 2011, novembre, je crois. On me sollicita pour participer à une exposition sur les couleurs. Un peu surpris, j’ai refusé, sans doute mollement pour qu’on revienne à la charge. J’ai fini par accepter avec certaines conditions.
Les villageois ont l’habitude. On me voit très peu souvent, je peux rester des mois sans qu’on me rencontre, j’ai le don de passer inaperçu et de me faire oublier. Cela ne surprend plus personne, c’est de notoriété publique dans le village.
J’avais accepté donc, à la condition de ne pas me montrer durant la période de l’exposition. Je n’aime pas m’afficher, le plus important n’est pas ma présence mais le ressenti de chaque visiteur.
Dans l’urgence de la préparation, je devais écrire onze poèmes (juillet et août étaient couplés) pour illustrer les affiches. Ce fut réalisé en moins de deux heures sur commande et sans aucune inspiration. Une voltige risquée. Une couleur pour chaque mois. Je ne me suis pas impliqué davantage dans la réalisation, j’ai participé à quelques séances préparatoires. Tout fut rondement mené par l’équipe du musée.

L’exposition prévue pour durer une année démarra en janvier, s’améliorant au fil du temps.
On ne m’a pas vu, je suis resté discret, totalement absent comme d’habitude.
Vers le mois de juin, je crois, la conservatrice du musée me fit comprendre qu’il fallait au moins faire un petit tour. Elle m’indiqua un moment possible, un moment creux, j’avais toutes les chances de ne rencontrer personne. Cela me semblait raisonnable, je devais passer une fois, au moins, pour voir comment tout cela était présenté.
Je me rendis donc incognito à l’heure indiquée. Le musée était désert, même à l’accueil, on somnolait.
Je n’eus point besoin de guide, le parcours était bien indiqué, il me suffisait de franchir la « porte » d’entrée.

Je fus très surpris. Les affiches, d’une taille imposante, étaient superbement réalisées. Je m’engageai donc dans la galerie, m’arrêtais devant chaque couleur pour observer attentivement textes et photos.
Derrière une cloison, une personne semblait absorbée par une image. Probablement une touriste de passage, elle m’interpella :
- Vous êtes d’ici ?
- Oui.
- Vous ne savez pas si on vend des photos à l’accueil ? Certaines m’intéressent.
- Euh… Je n’en sais rien mais je pense que non.
A ce moment précis, une dame employée à l’accueil pénètre dans la galerie, me voit et se dirige vers moi avec un grand sourire :
- Ah ! Enfin vous voilà ! Vous êtes content de votre expo ?
La visiteuse, complètement surprise par cette situation presque extravagante, me regarda, hésitant quelques secondes, puis m’interrogea :
- C’est vous Simon D. ?
- Oui, ça vous étonne ? Eh bien, puisque je suis démasqué, je vous propose de reprendre le circuit ensemble, je vais vous raconter l’histoire de chaque image. Oui, chaque photo a sa petite histoire. (Sourire, long silence)

Ce fut un moment merveilleux. La dame était enchantée, elle était la seule à me rencontrer et à entrer dans la petite histoire des images affichées.
Cette expérience de hasard m’a procuré un immense plaisir, vous ne pouvez imaginer à quel point je peux être transformé lorsqu’une telle opportunité se présente, sans préparation et sans aucune invitation préalable.
Là, je m’envole, je suis intarissable et mon sourire, resté secret jusque-là, donne toute sa magie.
Je crois que mon sourire est mon meilleur atout, après lui, tout le reste suit…
Avec ma présence, l’exposition retrouvait tout son sens, il n’y avait plus lieu de la traiter « d’expo » !


