Si le web a un avantage, c’est bien celui de rencontres impossibles autrement que sur la toile. La toile nommée réseau porte bien son nom.
C’est ainsi que je voyage avec mes bouteilles jetées sur les ondes. Jetées au hasard, dans des endroits que j’ai très peu de chance de fréquenter un jour parce que je suis une sorte de Robinson qui refuse de quitter son île et qui vit les longueurs de semaines, les mois et les années sans Vendredi.
Comment aurais-je pu correspondre avec Monique du Canada, Claude de Lyon, Gaëtan de Vendée, Etienne de Belgique, Marlène de Paris, Luce en vadrouille, pour ne parler que des plus anciens, autrement que sur la toile ? Des gens que je n’ai jamais vus et qui sont devenus des amis, nous avons conversé, j’ai l’impression de les connaitre, je les imagine dans leur vie. Gaëtan de Vendée est passé me voir, deux fois, lors de ses escales en Corse. Nous sommes, je pense de vrais amis qui ont un passé commun quasi inexistant.
Mais le plus étonnant est à venir. Le réseau a des vertus inattendues, celles de révéler des choses à des gens que l’on côtoie, possiblement, au quotidien. Ce fut le cas avec mon villageois et ami Louis Benetti que l’on appelle plus familièrement Loulou au village. Il venait de lire un de mes textes dans lequel j’évoquais mon grand-oncle Rigobert. Nous aurions pu converser des milliers fois sur la place de l’église sans jamais savoir qu’il connaissait cet oncle bien plus que moi. Il le rencontrait chez lui, souvent. Je voyais cet oncle seulement quelques jours en été et jamais tous les ans. Les souvenirs que j’ai gardés de lui sont très ciblés et correspondent aux seules rencontres qui se comptent sur les doigts d’une main. Cela a suffi pour que son image reste à jamais gravée dans mon esprit alors que d’autres personnes plus « familières » ont disparu dans la brume de l’âge.
J’ai dû le voir cinq fois, il me reste quatre souvenirs impérissables.
La première fois qu’il est revenu à la Navaggia, à ma connaissance, il s’était rempli les poches de pièces de monnaies et faisait les pieds au mur. Une sorte de poirier, tête en bas et talons appuyés à la façade de la maison pour que ses poches se vident. Mon frère et moi ramassions tout ce qui roulait à portée de main. Il restait en position inversée le temps de la récolte et vérifiait ensuite qui avait « gagné » avant d’égaliser un peu si l’un avait récolté plus que l’autre. Cette image n’était pas si anodine que cela. Nous connaissions les sous parce que nous faisions les commissions chez Pilili, Jany, Meloni ou Traianina pour l’essentiel. On nous laissait parfois « le reste », surtout lorsque la course concernait un voisin ou une vieille dame isolée. Sinon, en temps ordinaire tintin, « mancu une baiocca ! » (Pas un sou). L’arrivée de tonton était synonyme de piécettes pour la Saint Laurent, fête de Lévie, mais cela ne s’est plus reproduit car il est resté de nombreuses années sans retourner au village. Ce souvenir qui a résisté aux ans n’est pas tant lié à l’argent.
Rigobert avait un physique particulier, c’était une sorte de Hardy (de Laurel et Hardy) miniature, un Jean Benguigui lévianais doué pour la gymnastique. Jamais, je n’aurais imaginé une telle souplesse avec un embonpoint si poussé. C’est ainsi que s’impriment les choses de la vie dans l’esprit des enfants.

Le deuxième souvenir était son « amour » des figues. Parti très jeune à Paris, il n’a jamais oublié les pas de sa jeunesse. Il m’emmenait avec lui dans « u vangaronu » tout proche, juste en face de la maison familiale. C’est dans cet endroit qui servait de décharge que trônait un vieux figuier qu’il avait connu durant son enfance. Avec son air à la fois sérieux et mystérieux il m’apprenait que les meilleures figues étaient celles affalées sur « i stagnali di u vangaronu ». Sur les vieilles casseroles ou bassines, de préférence rouillées, jetées là de longue date. Ces figues trop mûres, fatiguées de rester accrochées à l’arbre lâchaient prise, s’affaissaient sur un vieil ustensile, épousaient la forme de l’objet, collées sur place, ploc ! C’était pour lui la figue parfaite, un état intermédiaire entre la maturité ordinaire et le fruit presque sec. Toutes celles qui rebondissaient et qui gardaient leur forme intacte, il ne les regardait même pas.
Il prenait la marisque par le pédoncule, la présentait au-dessus de sa tête renversée puis, les yeux fermés, la bouche ouverte, il la posait sur sa langue, faisait mine de savourer en dodelinant de la tête. Un amour de figue, hum ! J’imaginais sa progression jusqu’au fond du gosier. Je devinais au voyage vertical de sa pomme d’Adam qu’il venait de l’engloutir. Il ouvrait les yeux et souriait de bonheur. Il me racontait son plaisir d’enfant qui recherchait le sucré dans l’excès de fructose d’une figue plus proche de la pâte de fruit que de la figue fraîche. Figurez-vous que cette vision m’a marqué au point que je fonctionne ainsi aujourd’hui. J’ai planté huit figuiers dans mon jardin ! Vous imaginez l’empreinte !
Une autre fois, alors que j’étais plus âgé, il me raconta ses aventures parisiennes et jamais, à part l’épisode des figues, il ne me parla de son enfance. Pas un mot de ses frères et sœurs, de leur vie de famille. Ce silence m’intriguait.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était un Noël. J’ai eu l’impression qu’il avait besoin de ce jour pour revivre encore une fois un réveillon au coin du feu chez son frère, mon grand-père. Il était venu de Paris avec son épouse. Un long moment, il regarda « u cipu », la grosse bûche qui représente le patriarche et se consume lentement dans la nuit du Divin Enfant. Il se savait condamné et venait se replonger dans l’ambiance de sa jeunesse, là où il était né, comme un éléphant se dirige vers son cimetière. La soirée fut poignante. A minuit, au moment du repas après la messe, avant d’avaler la première bouchée, il a refréné un sanglot bruyant. Il prit la main de sa femme, ils se levèrent et sans se dire un mot, se mirent à chanter un vieux chant de Noël. Tout le monde faisait silence, la gorge serrée, la larme à l’œil. Mon grand-père qui aimait le bel canto avec sa voix de ténor, se leva à son tour pour les accompagner dans le chant qu’ils nous adressaient comme un adieu. Oncle Rigobert, nous souhaita bon Noël sans s’épancher davantage. Ils passèrent le reste du repas stoïques sans rien montrer de leur tristesse… Quelques mois plus tard, il s’envolait là où personne n’a jamais atterri de son vivant.
C’est en lisant un texte précédent intitulé « Rigobert » que Loulou m’informa que l’oncle était un proche de sa famille. Il le connaissait mieux que moi.

Je remercie notre ami aquarelliste de talent dont le recueil de paysages de Corse montre à quel point il s’est imprégné de son île. Il m’a envoyé ces photos et m’a autorisé l’usage que j’en fais ici.

De gauche à droite : Rosette de Peretti, la maman de Louis, sa tante Félicie, son oncle François, lui petit, son père et Rigobert facile à reconnaître.