Une fin de vie…

La froideur de l’océan.

L’après-midi était presque caniculaire.

La montée vers la maison de retraite fut pénible. Je traînais la patte, m’arrêtais souvent pour reposer ma hanche douloureuse. Le soleil m’avait repéré et me bastonnait de ses rayons ardents profitant de ma démarche claudicante comme un fauve repère, hors du troupeau, l’animal égaré, affaibli. Parvenu au sommet de la butte qui jouxte le cimetière, je me suis retourné pour regarder le village. Sur la place de l’église toute proche, qui fait face à l’EHPAD, le clocher fier comme Artaban, boussole de toujours, indique l’emplacement du lieu saint à tout le village.

D’humeur déjà lasse, je n’avais pas besoin de ce passage à tabac solaire.

En franchissant la barrière, juste sur le côté droit sous la nécropole, un hortensia majestueux attira mon regard. Je me suis frayé un chemin parmi les rosiers pour prendre quelques clichés de ses ombelles d’un bleu soutenu. Le petit appareil photographique de poche ne me quitte jamais dès que je suis de sortie.

Je rendais visite à ma mère, elle finissait ses jours dans cette bâtisse presque en surplomb de sa maison. Passé le hall d’entrée, une personne en blouse rose, blanche ou verte, je ne sais plus, me fit signe de me diriger vers la grande salle commune, transformée en réfectoire aux heures des repas.

Maman était là, lovée dans un reposoir qui ressemblait plus à un couffin dans une poussette qu’à un fauteuil roulant. Elle me regardait sans me voir avec des yeux fixes, vitreux, à l’inverse d’un nourrisson qui se familiarise avec un visage. Elle semblait chercher mon image au fond de ses souvenirs qui s’estompaient dans le brouillard de ses neurones en pleine anarchie, les synapses débranchées. Lorsque la mémoire s’enfuit, l’histoire ne revient plus.

Ses lèvres remuaient faiblement libérant quelques paroles inaudibles qui se télescopaient mollement dans une douce logorrhée incompréhensible. Elle disait ces riens insensés qui indiquent l’au-delà où les mots se perdent définitivement. Toute à l’opposé d’un bébé qui fait des essais avec ses « areu » pour se construire un langage, elle perdait ses idées les jetant dans un filet de voix comme à bout de souffle.

Je voyais bien qu’elle me fixait sans comprendre. Ce visage lui parlait peut-être mais le crépuscule de ses pensées perdues refusait de lui donner une identité. Il était inutile de la questionner, je savais qu’elle me prendrait pour un autre dont on ignore si elle a gardé une image aussi. J’étais sans doute un inconnu qu’elle a connu, venu compliquer la fuite de ses idées. Ma mère ne me reconnaissait plus.

Pourtant, dans une sorte d’élan incompréhensible, sa main cherchait la mienne et la mienne seulement. Elle avait baissé les paupières, je me suis approché. Elle m’agrippa le poignet me serrant très fort puis leva les yeux dans un regard perdu. Tout son corps se mit à trembler. J’ai pensé que c’était la fin, quelle avait décidé, en ma présence, de quitter ce monde.

La fleur bleue a resurgi dans mon esprit en se déformant progressivement jusqu’à figurer des vagues. J’ai vu maman s’en aller vers la froideur d’un océan à l’azur intense proche de la nuit. Puis des plages d’écume se sont formées çà et là pour alléger le tableau.

Une infirmière est venue à la rescousse. Elle a poussé le landau jusqu’à la chambre. Lorsqu’elle est revenue nous annoncer que c’était une forte hausse de diabète, j’ai compris que la partie était remise.  « Elle est fatiguée vous pouvez la laisser à présent » dit-elle.

En rentrant chez moi, l’idée m’est venue de transformer cette image comme une réalité qui s’estompe et devient floue. En bidouillant la photo, je venais de résumer ce qui s’était passé en rendant visite à mère.

Je profiterai d’une nuit de belle lune pour m’enfuir dans les étoiles. Mes proches et mes petites filles savent où me trouver. Là-haut, tout près de Séléné au-dessus du Piatonu une nuit d’un mois d’août.

Je trouverai le moyen de ne pas finir dans la froideur de l’océan.

La place de l’église vue depuis lentrée de la maison de retraite.

Un regard dans l’abîme.

C’était un autre jour.
D’ordinaire, ses yeux se perdaient dans le vague, elle semblait me regarder sans me voir. Un balayage furtif qui ne s’attardait plus sur mon visage, il fuyait ou passait à la hâte sans remarquer que j’étais une figure familière. Cette fois-ci, je pensais qu’elle avait une lueur de lucidité. Ses yeux grands ouverts, semblables à ceux d’un lémurien surpris par le passage d’un intrus, m’observaient avec une insistance, une profondeur qu’elle n’avait jamais manifestée jusque-là. Profondément insistante. Je voyais bien qu’elle cherchait à comprendre, à savoir qui j’étais. Mon expression de visage, puisque je ne disais rien, l’intriguait intensément. Elle se creusait l’esprit pour m’identifier mais ses neurones mal connectés ne parvenaient plus à faire circuler les informations utiles. La fatigue prenait le dessus, elle abandonnait sans savoir. Elle ne commandait plus rien, totalement livrée au logiciel, devenu déficient, de son cerveau.

A plusieurs reprises, elle insista. Dans sa tête, un conflit énorme s’était installé. Le vague insondable se heurtait à l’impression précise de me connaître et c’est le flou qui prenait le dessus. Elle baissait le regard pour s’en aller ailleurs dans ses pensées perdues. Les souvenirs s’étaient évadés. Le prime abord la frappait, l’interpellait un bref instant puis s’estompait. L’effet de surprise réveillait une lointaine souvenance vite délayée dans l’oubli qui s’était installé dans son esprit.

Elle ne savait plus qui elle était, qui j’étais, qui nous étions.

Toutes nos années s’étaient perdues dans un abîme profond. La froideur de l’océan les avait englouties, étouffées à jamais. Plus rien ne reviendra, le temps s’était égaré, tout était définitivement perdu pour elle.

Un brouillard épais, des nuages orangés invitaient à l’onirisme, très lourds et inquiétants, roulaient dans le ciel comme un rouleau compresseur écrasant les émotions et les états d’âmes.

Maman ne me reconnaissait plus. Une distance sidérale s’était installée entre nous, mes élans se perdaient dans une galaxie remplie d’étoiles qui ne clignotaient plus pour elle. Elle était partie en voyage dans la voie lactée, frôlant les astres, ballotée, se brûlant au passage ou se perdant entre la grande et la petite ourse. Je la voyais embarquée sur un souffle sidéral qui la promenait dans l’univers de l’oubli. Un univers qui se fiche des années passées, un univers ignorant l’avenir. Un univers qui avale le présent, a-humain pour ceux qu’il embarque et inhumain pour ceux qui restent.

Comment est-ce possible ? La personne qui vous a enfanté vous abandonne comme si nous avions toujours été des étrangers.

Au moment des adieux, au moment de se regarder une ultime fois dans les yeux pour se dire un dernier mot, tout s’était enfui laissant un vide abyssal entre nous. C’était la fin d’une vie mal finie, inachevée, sans glas, sans aurevoir et sans sourire.

Une étrange affaire « désorchestrée » par des neurones devenus incohérents, sous l’influence d’une anarchie cérébrale qui chante l’oubli.

C’est dans ces tourbillons que se perdent les âmes.

Elle était là, tapie dans le silence.

Lorsque j’ai poussé la porte bleue de sa chambre d’hôpital, tout était calme. La sérénité s’était installée dans une atmosphère paisible baignant dans des couleurs proches du pastel.

En fait, je ne suis pas certain de ma description car mes préoccupations étaient autres, l’hôpital nous avait annoncé une nuit difficile. On sait ce que cela peut signifier.

Le contraste était saisissant entre l’attente d’une scène torturée et l’image qui s’offrait à moi.

Elle était plaquée sur son lit, les yeux ouverts et pleins de vie. Le regard ne paraissait pas perdu comme la fois dernière. J’avais l’impression que la faucheuse, la folle, s’était installée dans son corps et dirigeait ce qu’elle voulait. La tête penchée sur son côté droit n’a pas bronché d’un millimètre, ni ses bras, tout le temps que j’ai passé avec elle. La vilaine au pouvoir malin guidait ses yeux tantôt sur moi, tantôt sur mon épouse. Un regard pénétrant, insistant, dans un éveil incroyable me transperçait, puis un léger rictus relevait les commissures de ses lèvres comme si elle m’offrait un imperceptible sourire. C’est arrivé quatre fois. Peut-être ai-je donné un sens à une réaction du visage qui ne m’était pas destinée. Pourtant, avec ce regard presque plein d’assurance, j’avais l’impression que ces micro-instants de conscience étaient bien réels. Je ne le saurai jamais, alors je veux bien croire qu’ils m’étaient adressés, c’est plus humain.

Elle cherchait sa respiration, moins profondément que la veille, plus espacée, à se demander comment un cœur peut résister si longtemps aux battements intempestifs, arythmiques. Elle était fatiguée sous l’effet d’une tachycardie anarchique. Et pourtant son visage demeurait d’une sérénité surprenante. Sans doute était-elle sous l’influence d’un puissant sédatif…

Pas le moindre souffle articulé ni filet de voix, pas un geste, le visage toujours tourné vers l’ouest de son corps.

C’est difficile d’accompagner sans rien dire. C’est difficile d’interpréter des regards lorsqu’on les sait perdus, même s’ils paraissent vifs.

J’ai tourné la tête vers la fenêtre ouverte pour trouver un peu de vie. Des ouvriers casqués tambourinaient sur des pierres, le maquis environnant chauffait sous le soleil ardent et le vent passait par la fenêtre. Après avoir caressé les arbousiers omniprésents sur la colline qui fait face à l’hôpital, il venait déposer un peu de parfum autour du lit. Ma mère semblait indifférente à tout ce qui produisait un peu d’âme. J’imaginais que le ciste, le lentisque, l’immortelle, la bruyère et les arbousiers qu’elle a bien connus dans sa vie n’existaient plus, la rodeuse du silence lui avait interdit tous les sens. L’extérieur, c’était fini pour elle. Elle avait tout oublié.

La bête était bien tapie dans le silence, je la sentais rôder, presque marionnettiste sans faire souffrir, apparemment.

Dans un moment de faiblesse que j’ai senti venir, la vilaine m’a plongé une boule au fond de la gorge pour étouffer mes émotions. Un sanglot s’est bloqué juste derrière la glotte. J’ai failli faire sauter bruyamment ce bouchon. J’ai réussi à le contenir tant bien que mal forçant sur les glandes lacrymales qui ont lâché une coulée irrépressible, dessinant un ru de tristesse le long de mes joues.


Ce fut difficile, je n’imaginais pas que la folle à lier allait jouer avec mes sentiments.

Je ne savais pas si maman passerait la nuit… L’autre, tapie dans le silence avait pris le pouvoir.

Le lendemain soir vers 22 heures, l’hôpital nous informait du décès.

Le dernier de mes ascendants s’en était allé, j’ai tout de suite compris qu’on venait de me passer le relais…

Maman est revenue dans sa chambre, c’est là qu’elle est née et que ses enfants ont connu la vie. Tous les cinq. Elle était paisible. Dans le lit voisin, son grand-père, son père et sa mère ont fait la dernière pause avant la nécropole. J’ai respecté sa dernière volonté, c’est dans cet endroit que les gens du quartier et du village lui ont adressé un dernier regard.

Halo.

C’est dans cette chambre qu’on appelait le frigidaire que nous sommes tous nés jusqu’à ma génération, mais nous finirons sans doute notre vie ailleurs. Je crois qu’elle sera la dernière à partir d’ici.

Le cercueil de maman était posé sur son lit, ouvert pour que la famille qui venait de loin puisse la voir une dernière fois. A sa droite un portrait de ses parents, à sa gauche celui de son mari et deux veilleuses très pâlottes diffusaient une lumière rouge un peu étrange.

Seul son visage était visible, paisible, bien reposé pour moi qui l’avais vu en état de souffrance. Je le regardais longuement en ayant la sensation qu’il pouvait bouger à tout instant. Cette immobilité était surprenante, un humain vivant ne pourrait la simuler que quelques secondes sans donner cette impression d’ailleurs. On aurait dit que son âme avait tout figé en s’échappant de son corps pour renvoyer une image d’éternité et de sérénité absolue. Les objets aussi pesants et inertes soient-ils, ne dégagent pas une telle absence présence, une telle immobilité vivante, une telle inertie dont on attend un mouvement soudain.
Une étrange impression de vie et de mort mêlées, d’avant et d’après, d’ici et d’ailleurs, me laissait dans une totale perplexité, une interrogation qui restera sans réponse. C’était la vie morte et la mort encore vivante, glacées l’une dans l’autre qui se tiraillaient dans le silence de notre chambre froide. C’est ici, dans des draps frigorifiés que l’hiver, nous allions chercher la chaleur d’un fer à repasser* enfoui au fond du lit, emballé dans un vieux journal puis emmailloté dans une vieille laine. Une chaleur qui partait de la plante des pieds pour se propager dans tout le corps comme un courant chaud qui suit un chemin progressif.
Son visage était froid, définitivement.

Dans la pièce à côté, la lumière était vive. Les chaises placées contre le mur attendaient les visiteurs du soir venus pour la veillée. C’est une tradition chez nous, les gens du village passent une partie de la nuit avec la famille. Une manière de rendre hommage à la personne décédée et de réconforter par leur présence les proches du défunt.

Dehors, des petits groupes se constituaient pour bavarder un peu à l’écart. Ce n’est qu’à l’heure du fromage, du vin et du café, une autre tradition, que la pluie s’est mise à tomber à grosses gouttes que je devinais aux impacts sur les blousons. Les premiers rentrés en étaient criblés, attaqués par surprise. Les suivants se précipitaient déjà trempés.

Les maisons du voisinage étaient ouvertes et toute la basse Navaggia mobilisée. Chacun s’était assigné une tâche précise. Certains aidaient à la maison, d’autres préparaient le repas pour notre famille, nous allions prendre place autour de leur table à tour de rôle pour éviter l’engorgement. La veille, Catherine qui a toujours été présente avec son mari et ses enfants auprès de maman, avait souhaité prendre un dernier café sur la table de Rosalie. Son fils était arrivé avec des tasses fumantes dont une vide qui représentait le café de celle qui venait de quitter ce monde. Un après-midi encore ensoleillé accompagnait le souvenir de ces moments de partage.

Lorsque l’assistance se fit moins dense, la place et la maison se sont vidées pour que la famille puisse prendre un peu de repos.

En sortant pour regagner mon coin d’Aratasca sur la colline, je me suis retourné pour regarder la maison familiale une dernière fois. Une atmosphère mouillée très légèrement embrumée enveloppait l’habitation. Les portes environnantes étaient encore ouvertes laissant s’échapper une lumière vive qui se diffusait dans un halo blafard, humide, timidement flottant jusque sur le toit. Une réfraction de circonstance entre lumière et fond de l’air semblait auréoler la demeure comme pour saluer son dernier habitant. Il suffit de porter un regard puis d’imaginer pour qu’un symbole surgisse sous vos yeux.

Observez bien cette image, c’est dans les chrysanthèmes que reposent les âmes.

Le lendemain, nous accompagnions notre mère au cimetière de Lévie. Quarante ans plus tôt, j’imaginais le dernier voyage de ma grand-mère en étant à près de mille kilomètres de là, ce jour, j’ai pu vérifier que rien n’avait changé, pas un mot n’est à changer de ce que j’avais imaginé.
Grand-mère et mère ont fait le même voyage.

*fer à repasser que l’on chauffait sur la braise vive dans la cheminée.

4 Comments

  1. Larmes aux yeux, c’est un récit profond, intime, bourré de tendresse qui évoque bien plus que la simple mort.
    Voilà tout ce que je n’ai jamais pu écrire alors que j’ai beaucoup écrit sur la vie de ma mère. Mais sa mort, non, je ne saurais pas.
    Merci Simonu, c’est très beau.

    1. Merci à vous Almanito, ce texte a été si peu suivi…
      J’ai vécu cet épisode avec intensité, je n’ai pas narré les travers, qui ont été nombreux, de ceux profitant de cet évanouissement de la vie. C’est inimaginable tout ce qui peut se greffer, le tordu détestable, ce tordu qui révèle les gens sous un autre jour…
      Je n’ai retenu que le vécu intime qui m’a conduit à suivre ses traces vers un ailleurs inconnu, alors qu’elle avait perdu, en route, l’ici et le maintenant.
      Encore merci à vous pour vos commentaires.
      Bonne suite 🙂

      1. Ha j’ai connu aussi ce tordu détestable, mais finalement ce fut salutaire, j’ai fait le tri parmi les gens toxiques et n’ai gardé dans mon proche entourage que des personnes sincères.
        Bonne fin de journée Simonu.

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