
Curieusement, je n’ai pas découvert la vie autour du bassin en plein jour. Si vous passez sans avoir l’œil scrutateur et intentionné, vous ne verrez rien. La petite faune est silencieuse et bien fondue dans le milieu végétal. Un mimétisme parfait et un calme de cathédrale règnent dès que le soleil commence à chauffer.
J’avais été alerté, il y déjà très longtemps, un soir de veillée à la Zinella. Les discussions allaient bon train, nous palabrions sous le solanum grimpant qui « pergolait » au-dessus de nos têtes, refaisant le monde au millimètre près. Un monde à notre mesure, je vous assure que tel que nous le décrivions, tout fonctionnait à la perfection, nous avions oublié que nous n’étions pas seuls sur terre. De temps en temps nous reprenions notre respiration. Un long moment de silence pour recharger les méninges vidées de toutes leurs idées innovantes, chacun se repliait sur soi comme on prie la madone sans le moindre murmure. Instinctivement, les regards se portaient vers les étoiles. Toutes scintillaient comme des milliers de clins d’yeux qui semblaient nous rappeler que nous étions entourés d’autres galaxies. Les grillons profitaient de notre pause silencieuse pour entamer un concert de cris stridents rythmés sur une fréquence de cricri. Et ça crissait, grésillonnait jusqu’à l’intrusion sonore d’un autre animal qui interrompait le concert un court instant. Le « bouboulement » d’un hibou, sans doute posté sur le châtaignier en contrebas, en était le principal responsable. Ces grésillements avaient le don de prolonger le silence des humains qui soudain prenaient conscience de la vie nocturne qui se manifestait joyeusement. Les grenouilles entamaient leur coassement plus grave et plus sonore marquant également des temps de pause au moindre bruissement dans les herbes ou dans les airs.

J’avais compris qu’à deux pas de la maison, un autre monde frémissait autour du bassin.
C’était un matin. Le soleil commençait à chauffer sérieusement, je fouillais méticuleusement dans la menthe poivrée qui prospère en profitant des fuites de la vasque. L’herbe y était fraîche, bien verte et bien haute. C’est le grillon que j’aperçus en premier, tout en harmonie avec la plante qu’il squattait. Il affichait une livrée imitant son biotope à la perfection.

La rainette, s’était agrippée à la tige de la menthe et retenait son souffle. Le temps de prendre quelques clichés et voilà qu’elle s’évade, se mettant en danger sur la paroi externe du bassin. Elle se montrait courroucée, en tendant son cou, le regard réprobateur : « Tu peux pas vaquer à d’autres occupations ? » m’infligea-t-elle vivement. Je n’ai pas insisté. Elle avait raison, je tenais mon cliché, je pouvais la laisser tranquille.

Un peu plus loin mais pas trop loin non plus, une dizaine de mètres seulement, la couleuvre verte et jaune de Corse glissait dans les herbes. Elle s’est arrêtée un instant, repérant ma présence. Elle se dirigeait vers le bassin qui lui sert de restaurant.

Je l’ai vue un autre jour, tout près de l’eau, la tête pointée vers une grenouille morte de peur. La rainette était paralysée par le regard hypnotisant du reptile. Elle ne bougeait plus, semblant totalement sous l’emprise de la couleuvre qui ne faisait rien d’autre que la fixer. Il lui suffisait pourtant de plonger dans l’eau toute proche pour disparaître au fond du bassin. Rien, elle ne brochait pas. Je n’avais pas mon appareil photo sur moi, j’ai observé un instant puis j’ai fait un geste brusque, la couleuvre a filé dans l’herbe, la grenouille libérée du regard foudroyant reprit ses esprits et sauta dans l’onde.
Ce n’était sans doute que partie remise, je n’avais pas envie de la voir dans la gueule du serpent. J’imaginais qu’il devait bien y avoir d’autres aléas qui font échouer la manœuvre… C’était ma manière de relativiser mon intrusion.
Après tout je fais aussi partie de la vie…

