C’était la vallée de notre enfance.
Nous parcourions les quelques kilomètres qui nous conduisaient à Archigna par les petits chemins pierreux que le maquis ombrageait en créant des voûtes, pour nous protéger des chaleurs d’une fin de mois d’août.
Un Eden situé au fond d’une vallée plutôt que tout là-haut dans les cieux.
Notre paradis terrestre regorgeait de raisin, de pêches, de figues et nous invitait souvent à taquiner la truite…
La dernière fois que je suis passé près d’ici, c’était avec mon frère. Il y a quelques années déjà.
Nous refaisions le trajet de pêche de notre jeunesse.
Nous étions repartis à l’aventure pour tester notre état physique et revivre ces moments à parcourir la rivière en sautant de pierre en pierre au ras de l’onde filante, en évitant d’y plonger le pied.
C’est ce jour-là que j’ai compris que nous avions passé une étape importante.
Nos silhouettes s’étaient massifiées et la légèreté antique de nos pas traînait un boulet.
Comme naguère, Sylvain filait devant moi. Je le regardais enjamber péniblement une étroite coulée pour gagner le rocher suivant. Il se retournait comme s’il m’interrogeait du regard pour savoir si j’avais remarqué le passage de l’âge. Il cherchait furtivement à lire sur mon visage une vague réaction à son égard. Je m’étais arrêté un instant pour constater qu’il reprenait son souffle. Il s’appuyait contre un arbre qui, pris de pitié, se penchait pour le soutenir. L’œil discret, des regards bas à peine dissimulés par pudeur, en disait long sur notre état.
Nous nous étions compris.
Il était inutile de s’aventurer plus loin comme au temps de notre insouciance. Le risque était trop grand de braver les difficultés nouvelles.
Nous nous sommes assis sur un grand bloc de granit qui sortait de l’eau et refaisait surface sur les deux rives comme s’il avait été coupé en deux par le courant. A cet endroit, la rivière était paisible, d’une limpidité cristalline qui n’annonçait rien de bon pour la pêche.
De nombreuses truites flottaient entre deux eaux dans une immobilité parfaite. Parfois une ondulation lente de la queue, le reste ne bronchait pas. Nous savions qu’avec une visibilité pareille, elles étaient en villégiature, non en chasse.
Devenus plus sages avec le temps, commandés par la force des choses de la vie, nous venions de comprendre qu’il était plus prudent de se poser là. Attendre pour rien, profiter du décor plutôt que courir le risque que notre état du moment ne nous permettait plus d’affronter.
Tout cela était machinal, implicite dans nos esprits comme si nous avions honte d’avouer une faiblesse reconnue.
Seuls nos regards furtifs, presque timides, trahissaient notre constat tacite.
C’était bien fini pour nous.
Nous avions perdu les capacités d’aller si loin de tout, par roches et maquis, par escalades et acrobaties sur les parois abruptes d’un canyon, un parcours qui demande une bonne condition physique. Nous avions posé nos musettes pour l’incontournable casse croute. Le regard ailleurs, nous faisions silence.
Nos lignes désespérément tranquilles pouvaient rester des heures sans intéresser le moindre poisson dont l’attitude d’indifférence à l’égard de nos appâts n’avait aucun doute.
Nous nous étions posés là où l’onde était si transparente qu’on pouvait lire sur le fond du ruisseau comme au fond de nous mêmes. Entre deux bouchées de saucisson, nous relevions la canne pour vérifier si l’esche était encore là. Par habitude seulement.
La macrostigma se promenait dans l’onde claire en évitant le fil et nous aurait même fait un clin d’œil si nous étions salmonidés.
Nous avons évoqué notre enfance, les pêches mouvementées avec notre oncle braconnier notable qui n’a probablement jamais connu le permis de pêche.
Nous étions tout près de l’endroit de notre arrivée le matin pour refaire le parcours inverse alors que naguère nous faisions un circuit. Nous effectuions une grande boucle sans jamais passer au même endroit.
Pendant que nous dégustions les œufs frits des deux côtés, bien poivrés, fourrés dans un demi pain qui nous rappelaient notre grand-mère, un échassier blanc tentait un atterrissage devant nous, sans se poser, reprit aussitôt son envol marquant un temps d’arrêt dans l’air entre « aérofreinage » et essor.
C’était la première fois que nous faisions une telle rencontre. Nous avons gardé cette image comme un signe, un signe du temps qui passe. Un moment suspendu suivi d’un envol pour rappeler l’ici et l’ailleurs, l’avant et l’après.
Des ailes déployées, un long cou, de longues pattes, une blancheur surprenante, un flottement de quelques instants entre ciel et terre. Et puis plus rien. Une allégorie vivante, du sens de la vie, un condensé du vivre nous a sauté aux yeux. Un regard réciproque puis un sourire et la résignation devant ce pouvoir de la vie qui file pour voir au bout, le visage inconnu d’un ailleurs, d’un autre monde aléatoire…
Nous sommes rentrés bredouilles, la seule fois de notre histoire, je crois.
Bredouilles et chargés de la certitude de dire adieu à la rivière de notre enfance.
Nous n’irons plus la voir scintiller au soleil levant, ni l’entendre chanter pour nous indiquer une bonne coulée habitée de truites en chasse.
Nous partions alors qu’il faisait encore nuit, bien longtemps avant le lever du soleil. Un léger vent froid nous saisissait lorsque nous approchions de l’eau, les feuilles des aulnes glutineux frémissaient, libérant une sorte de froissement, un murmure continu : la voix matinale de la brise.
Les rayons rasants, alors que nous déployions nos cannes, nous caressaient le visage et nous promettaient un peu de chaleur, plus tard.
Le plaisir d’être ici, perdus très loin de chez nous, seuls au monde, livrés à la nature avec l’espoir de faire une bonne pêche.
Grand-mère nous attendait, toujours fière de notre récolte. Elle glissait un bout de lard dans le ventre de quelques truites puis les faisait griller dans la cheminée prenant soin de les tourner sans arrêt pour que la graisse se promène sur la peau craquelée et croustillante.
Les autres finissaient en friture à l’ail et au vinaigre…
Il me reste ces images, le souvenir.
C’est fini ! L’amont du Fiumiccicoli est devenu un rêve, désormais.
Cela fait bientôt sept mois que tu es parti.
Les souvenirs à fleur de peau quand une part de nous-même s’éteint à jamais
🙂
Bonne soirée Gibu.
De belles lignes. 😻
🙂