Les mots tordus.

Les mots tordus ne sont pas forcément retors, ce sont des vocables qui surgissent au coin d’une lecture et vous laissent sans voix, bouchée bée. Ils n’y sont pour rien, ce n’est pas de leur faute si vous ne les connaissez pas et si vous restez baba en les lisant.

Nous étions dans la salle de rééducations psychopédagogiques, c’était la récré, ma collègue lisait un livre d’orthophonie. Je cherchais une stratégie pour embarquer un enfant dans l’apprentissage de la lecture, j’étais parti dans les nuages à travers la vitre.
Ma voisine, silencieuse jusque-là, se mit à toussoter avec insistance, je me suis tourné vers elle et là, elle m’interpella :
– C’est quoi l’écholalie ? (prononcé l’échaulalie)
– Tu es sûre que c’est échaulalie ? Ce ne serait pas écholalie, plutôt ? (Ekolalie)
– Ah bon ! Je ne sais pas !

Et me voilà parti dans l’explication.
Dans écholalie on entend « écho », c’est la répétition, en écho, de mots entendus par l’interlocuteur.
Souvent des fins de phrases.

Ex : Quelqu’un dit : César a oublié de repasser sa chemise bleue.
Et l’interlocuteur répète « chemise bleue », sans raison, comme un tic, en écho.
Lorsque c’est systématique, c’est le signe d’un langage pauvre, d’une personnalité faible, peu affirmée et souvent d’une personne laborieuse sans vivacité, parfois d’une débilité légère.

Vous remarquerez que j’ai choisi César pour faire son repassage tout seul et non une fille, épouse ou compagne. Je ne voulais pas passer pour un misogyne. J’adore les femmes surtout lorsqu’elles sont vives et s’affirment. On ne sait plus comment écrire par les temps qui courent, on est attendu au coin d’une phrase, à la moindre incartade.
J’ai dit incartade ? Non, quelle incartade ? Les temps sont fous.

Un autre jour, la psychologue en cheffe, lisait un rapport d’orthophonie concernant un enfant qu’elle suivait aussi.
Elle tomba nez à nez avec l’un de ces mots barbares :
– Simon dis-moi, tu sais ce que ça veut dire « concaténation » ?

Bingo ! Je le savais, d’autant que sa racine est « catena » qui signifie « chaîne » en latin et existe en Corse, aussi.
La concaténation dans le contexte de la rééducation orthophonique était l’enchaînement des idées. Chez les enfants frappés du retard de langage, il n’y a pas cet enchaînement, c’est un peu l’anarchie des idées. Lorsque la concaténation fait défaut, c’est le « Catenaccio », un chemin de croix douloureux propre à ces enfants touchés par le dernier stade des difficultés de langage, qui vont crescendo, du défaut d’articulation (ordinairement facile à corriger) au retard de parole (généralement avec bonne concaténation) et enfin le retard de langage, le plus difficile et le plus long à traiter. Je n’entre pas dans les détails, c’est tout ce que les maîtres et maîtresses ne connaissent pas, généralement.

J’ai gardé le meilleur pour la fin.
J’écoutais un enfant de CM effectuer une soustraction. Il venait de dire à haute voix 4 ôté de 7.
Je lui demande « lorsque tu dis 4 ôté de 7 qu’est-ce que ça veut dire ôté ? »
Sans hésiter, il me répond « Ben, roter comme quand tu rotes ! »
En disant rapidement « Qu’est-ce que ça veut dire ôté », vous comprenez l’affaire.

« Bon prò ! Dit-on, chez nous. (Que cela te profite ! C’est ce que l’on dit lorsque quelqu’un rote)

Cet enfant faisait des soustractions en rotant, original non ?

Trop souvent des maîtres balancent des mots sans explication en croyant que cela tombe sous les sens.
L’enfant s’adapte et cela ne l’empêche pas de réussir sa soustraction même en rotant.

Un autre pensait que Ravaillac s’appelait Lefanatique.

Il y a sans doute de quoi faire un recueil de mots tordus.

Tordus ? Ils ne le sont pas, ils sont ignorés, car restés dans l’ombre.

6 commentaires

  1. Est tordu tout ce qui ne m’est pas familier.
    Na !
    Merci Simon, s’il ne s’était s’agit d’enfants en difficulté j’aurais souri ouvertement et avec plaisir en te lisant ici. Alors j’ai souri ouvertement et avec plaisir mais en catimini pour ne pas encourir les foudres de qui n’aime pas les incartades à la bienséante moraline.
    Car il est vrai aussi qu’il devient difficile d’écrire sans risquer de se faire faire « les gros yeux », voire pire.
    A te relire.

    1. Parfaitement de ton avis Gaëtan.
      Il faut survoler sept fois le clavier avec son doigt avant de taper 😉
      Je m’ennuyais alors, les mots sont venus me « désennuyer ».
      Bonne soirée.

  2. Savoureuse façon de raconter, je repars avec un nouveau mot dans ma besace : concaténation.
    Petite j’avais une collection de mots tordus que je notais dans un carnet, souvent sans en connaître la signification, le mot aurait fait mon bonheur !

    1. J’ai laissé concaténer mon esprit à sa guise comme ça me venait…
      Tout le plaisir du récit est là, dans cette liberté idéelle 🙂
      Bonne soirée Al.

  3. Cela me rappelle le délicieux petit livre de PEF « le prince des mots tordus ». Mes enfants s’y retrouvent quoi qu’il en soit. Quant à moi je me fais un listing des mots peu ordinaires (et de leur signification, bien sûr). Le dernier que j’ai appris était atazagoraphobie….. à éviter en classe c’est quand même un peu compliqué 😀

    https://www.youtube.com/watch?v=mq9B4yooQgM

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