Ce texte est une remise à jour et un clin d’œil à Chatvoyageur, la blogueuse qui aime lire ce genre de récit. 😉
Cette tranche de vie pourrait figurer dans la rubrique « Tempi fà » (Temps d’avant, presque « Il était une fois »)
L’image en titre d’abord, témoigne d’un temps, pas si lointain, durant lequel on travaillait avec les ânes. Mon père à droite était balayeur des rues et l’homme situé à gauche sur la photo était tailleur. On l’appelait Rinaldu, il venait d’Italie pour nous tailler des costumes.
C’est au contact d’un de ces artisans venus d’ailleurs que nous connûmes notre première pizza. Un boulanger italien s’était entendu avec mon père qui lui fournissait gratuitement des tomates et lui, en retour nous délivrait sa pizza. Une grande pizza, la plaque entière qui tenait une semaine dans notre maie. Nous étions impressionnés par la grande taille de l’offrande, de confection classique et sans chichis, tomates, anchois, olives noires et fromage.
Cette entrée en matière juste pour donner un ton suranné au récit.
J’étais en clase de CM2 et ma scolarité n’était pas brillante. Père se désolait, il aurait voulu que j’aille plus loin que lui, analphabète notoire qui connut juste la maternelle.
M. Marcellesi l’avait convoqué pour lui signifier qu’il valait mieux me laisser faire un deuxième CM2 pour me renforcer car, disait-il, je n’étais pas prêt pour le collège. Je ne maîtrisais presque rien de la chose scolaire, mieux valait me laisser mûrir encore un peu… ou beaucoup, dirait-on de nos jours.
Perdu dans le brouillard des méandres scolaires, je naviguais à vue avec de bien maigres succès.
Père ne se plaignait jamais de sa condition et ne semblait pas trop en souffrir. Il avait choisi le versant de la dérision perpétuelle pour tromper d’éventuels regrets.
Il avait une confiance sans faille à l’endroit M. Marcellesi dont la réputation avait franchi les frontières lévianaises. Une confiance qu’il accordait à chaque enseignant qui m’avait dans sa classe. Des enseignants remarquables qui avaient le sacerdoce chevillé à la fonction.
Au cours de la discussion avec l’instituteur de CM2, ce dernier lui précisa qu’il existait aussi un recours possible. S’il le souhaitait, sans trop lui laisser d’espoirs non plus, passer l’examen d’entrée en 6e. Il lui avait fait entendre à deux ou trois reprises que mes chances de réussite étaient inexistantes.
Papa lui demanda de tenter l’aventure, puisque j’avais échoué par la voie naturelle du suivi scolaire, peut-être que Sainte Marie, très vénérée par ma tante qui portait son nom, m’accorderait la clémence de mère de Dieu, d’autant que j’étais un enfant de cœur très assidu et méritant, sans doute plus diplômé en offices divers, matinales, nones, vêpres et complies, qu’en lecture et grammaire.
Tous ensemble, peut-être avions-nous plus de chances, l’union faisant la force, c’est bien connu. Vous ne pouvez imaginer le nombre de bougies offertes à la madone dont le portrait figurait en bonne place sur la cheminée afin qu’elle pense à moi le jour J et rende le miracle possible. Tante Marie, sœur de papa et non mère de Dieu, avait suivi le même cursus scolaire que lui pour décrocher son alphabétisme.
Je vivais donc dans un milieu très propice à la chose scolaire à condition que le divin s’en mêlât aussi.
Père avait sorti son meilleur trente et un, pour le grand jour.
Costume charbon, cravate sombre, chaussures noires et lunettes de soleil aux verres anthracite.
Tout l’attirail destiné à honorer des funérailles. Mauvais présage 🙂
Il était très respectueux des traditions religieuses et civiles, se montrait toujours à la hauteur vestimentaire de la situation.
On ne va pas à Sartène, au lycée, sans être présentable, surtout pour une gamelle annoncée.
L’histoire du redoublement suggéré m’avait rappelé une petite anecdote que ma mère me racontait. Une parente lui avait dit combien sa petite fille adorait la maternelle et combien les maîtresses tenaient à sa présence dans la petite école, en annonçant : « Elles vont la garder encore une année, si tu vois comme elle est aimée par sa maîtresse ! »
On s’adressait ainsi aux parents pour ne point les froisser, ça passait comme un autre tour de manège.
En racontant cette histoire, mère ne se rendait pas compte qu’elle refaisait le coup de l’hôpital qui se moque de la charité. Bref !
Me voilà donc parti pour ce « tentage » énigmatique sans doute perdu d’avance. Cela n’a l’air de rien, mais pour nous rendre à Sartène à trente kilomètres de chez nous, il fallait prendre un taxi. L’argent était compté puisque maman faisait des ménages, père recevait cinq francs par jour pour balayer les rues du village avec son tombereau et son âne Roland. Pour le reste, il s’occupait du jardin des autres et cultivait le sien très éloigné de la maison pour notre approvisionnement en fruits et légumes. Le taxi était un luxe qui grevait fortement le porte-monnaie. On ne pouvait même pas crier au « diable l’avarice » puisque nous n’avions ni tirelire ni bas de laine, l’argent gagné disparaissait dans la journée pour payer les crédits consignés sur les cahiers des divers commerces du village.
Me voilà donc face à la première épreuve, la plus redoutable pour moi, la dictée dont le zéro pointé était synonyme d’élimination rédhibitoire. Si vous avez suivi ce blog vous connaissez l’aventure. Ma dictée était déchirée dans toutes ses lignes, très ajourée par des blancs que je laissais en attendant la relecture car je n’entendais que la moitié des mots. C’était cuit. Lorsque je suis sorti pour une courte récré entre deux disciplines, père me demanda :
– A fattu bè ? (Tu as bien travaillé ?) En me tendant une banane pour que je me ressource.
N’y voyez aucune allusion au singe de service !
Ce geste, doublé d’une main posée sur mon épaule, est resté gravé dans ma mémoire, associé à l’idée qu’il avait confiance en moi et qu’il ne m’en voudrait pas d’essuyer un échec. A midi, l’affaire était pliée, je n’avais aucune chance d’être dans la bonne liste, au regard de mes performances totalement à plat.
Papa avait décidé d’aller au restaurant. C’était ma première fois et une première aussi pour un tête à tête père et fils. Il était fier de m’offrir cette opportunité, le taxi ne revenait que l’après-midi, il n’était pas question de rester le ventre vide.
J’avais déjà trois années d’expérience en cuisine. Souvenez-vous, je dormais chez ma tante qui ne savait pas cuisiner alors que ma grand-mère était un cordon bleu foncé. J’avais pris l’habitude de dire « Le midi je déjeune chez Bocuse et le soir je dine chez Cassegrain ». Tante Marie ne jurait que par la soupe à l’oignon, je me nourrissais de conserves pour éviter un vague bouillon qui n’avait rien d’une gratinée. Je fis mes apprentissages en regardant grand-mère aux fourneaux et très vite, je m’improvisai chef cuistot chez tata. Je commençais donc à avoir une petite expertise en matière culinaire.
Papa avait commandé le menu du jour. Après une vague salade de tomates, on nous servit une sorte de ragoût qui n’avait rien à envier aux tentatives de ma tante. Quelques pommes de terre entières baignaient dans une sauce très liquide et livide en compagnie de deux ou trois morceaux de viande que j’avais identifiés comme morceaux de veau, filandreux.
Père avait faim et se gavait de pain imbibé de sauce. Il me regarda et me dit :
– Hè bonu ! (C’est bon !)
Il me semblait que c’était une question plus qu’une affirmation et je lui répondis dans la foulée :
– Si manghja meddu in de nò ! (On mange mieux chez nous !).
Il n’a rien dit en finissant de saucer son plat comme s’il voulait éviter une vaisselle au restaurateur.
Ce fut mon premier resto et l’unique resto avec mon père.
L’idée que l’on mange bien mieux au restaurant que chez nous avait pris un sacré coup dès mon premier contact avec ce repas délocalisé.
Lorsque j’entends dire « c’était génial ! » à tout bout de champ, je pense que ces gens-là devraient se mettre de temps en temps à tâter eux-mêmes les queues des casseroles.
Bien évidemment, il ne faut jamais se fier à une première expérience pour se forger une idée définitive. On peut se faire un bon resto, ça change les idées…
Les sorties culinaires, aussi, forment la jeunesse ou trompent la vieillesse… Ainsi va la vie.
L’année suivante, je refis une nouvelle année au CM2. M. Marcellesi connaissait mes lacunes et s’évertua à les réduire en ciblant son enseignement.
Je commençais à entrevoir des formes plus précises dans mon brouillard scolaire, je crois que ce fut le début de la mise à feu d’une fusée qui s’éleva sur un temps long et une progression constante vers un peu de lumière.
Là-haut, au-dessus des nuages et du flou qui gêne la connaissance et donc le savoir, j’entrevis la liberté.
La photo en titre.
A droite mon père avec son âne, compagnon de travail, et en chemise blanche, Rinaldu le tailleur qui habitait l’ancienne gendarmerie. Il y avait bien un tailleur au village en ces temps-là. Il venait d’Italie, ses enfants sont retournés dans leur pays d’origine. C’est sa fille qui m’a retrouvé sur ce blog bien des années plus tard et m’a envoyé ce cliché. Si cette image n’a que très peu à voir avec le texte, elle situe l’époque, rafraîchit la mémoire des gens du village, et constitue un clin d’œil aux enfants de Rinaldu qui ont longtemps séjourné au village. Les artisans venus d’ailleurs étaient légion.
*Illettré vient du latin illitteratus « ignorant, illettré » (TLFi). Autrefois, un illettré était quelqu’un qui n’avait pas de culture (de lettres). Aujourd’hui, un illettré est quelqu’un qui est allé à l’école, mais qui ne sait pas bien lire, ni écrire. Les illettrés sont en général incapables de déchiffrer des textes simples de la vie de tous les jours, comme les panneaux de signalisation, un panneau publicitaire, des étiquettes, etc. L’illettrisme, terme qui désigne ce phénomène, est une notion créée au début des années 1980 par l’association ATD Quart Monde pour distinguer les illettrés des analphabètes.
Extrait de « La culture générale »
Il n’y a pas que Chatvoyageur qui aime ces récits ; je crois que, comme Pagnol a parlé au coeur de tous, vos souvenirs si bien contés sont un voyage que l’on fait volontiers, voyage où le temps prend son temps, où les personnages racontés reprennent existence dans tous les traits de leur authenticité.
S’il est vrai que « les yeux qu’on ferme, voient encore », votre Papa doit être heureux de voir vos lecteurs l’affectionner, pleins de sympathie, comme un vrai héro de Pagnol.
C’est un plaisir de vous lire.
Vos commentaires me réjouissent comme un deuxième bonheur qui suit l’écriture 😉
Bonne soirée Sylvie.
J’adore ce côté humoristique qui ressort toujours de vos récits. Enfin ! C’était agréable à lire
Bonne soirée 🙂
C’est le plaisir que je prends en écrivant, pesant, jaugeant et mettant en perspective avec des aspects qui seraient passés sous silence autrement.
Bonne soirée 🙂
Tout simplement MERCI, Simonu.
Bonsoir Simon,
Merci pour ces souvenirs… 🙂
Depuis que je suis petite, je demeure opposée aux idées de certains professionnels (coachs, psys…) qui, forts de leur bagage théorique, ont comme seule contribution des : « aide-toi toi même ».
Certes, chacun peut espérer trouver en lui une force naturelle . Cependant, à l’instar de ce que reconnaissent, très humblement, des sportifs de haut niveau, souffrant d’un handicap, je demeure convaincue qu’il faut un soutien extérieur pour se construire, se trouver et devenir soi.
Votre professeur a été patient et cette confiance en vous a fait germer la graine… dont nous savourons aujourd’hui les merveilleux fruits.
Belle soirée. A bientôt.
Catherine
PS : j’ai toujours regretté l’absence de mentor, dans ma vie personnelle ou professionnelle. Le manque de confiance conséquent a annihilé au moins 70 % de mon potentiel. Aujourd’hui, même si j’appréhende mieux ma complexité, le temps et le stress laissent de nombreuses scories sur mon chemin de vie…
Malgré tout, les cendres se révèlent souvent un terreau fertile donc… 😉
Difficile de vous répondre.
Vous semblez avoir beaucoup d’éléments pour reconstituer le puzzle…
Peut-être y a t-il quelqu’un dans les parages… Que sais-je ?
Bonne nuit 🙂
?…Merci Simon.
Un peu abstruse pour moi mais ne vous sentez pas obligé de m’expliquer votre réponse. 😉
Au plaisir.
Cat
Elle n’est pas absconse, juste « évocative » 🙂