Un lutin parmi les lupins

Toi aussi Anna Livia, tu aimes bien venir chez Missiaù, le vendredi soir pour un week-end avec tes parents.

Dès ton arrivée, si le temps le permet, tu files vers les lupins. On sent que ta petite main te démange et que tu en arracherais bien un.

Tu adores parcourir le jardin réclamant le raisin et les cerises à contre saison.  Cette année tu as récolté tes premiers œufs de Pâques cachés dans des nids de fortune, qui curieusement, étaient tous à ta hauteur.

Tu me tends les bras pour passer en revue toutes les épices qui trônent dans la cuisine. Tu ne te lasses pas de me faire répéter : « cardamome, piments doux, curry, cumin, cannelle… », et tu fais tes essais de parole au gré des découvertes. Lorsque tu as fini de faire le tour des mille et une saveurs possibles que grand-père invente à ses plats,  tu me relances : « encore ! » et on recommence. Tu hoches la tête et ponctues chaque mot d’un « oui » de connivence.

Tu t’intéresses à tout ce qu’on éloigne de ton parcours. Tu actionnes les clés des placards, les retires, parfois les jettes sous le canapé. Tu reviens à la charge, pousses la porte de la cuisine, attrapes toutes les fourchettes et tous les couteaux pour qu’on te mette en garde… et tu ris de tes victoires.

Tu as les yeux partout pour débusquer les interdits que les adultes ne voient qu’au dernier moment… et puis tu pars en courant, te retournant brusquement pour un bon coup de tête contre la bibliothèque de grand-mère. Tu pleurniches quelques instants, juste le temps que tout le monde se penche sur ta bosse en soufflant dessus, avant que tu réclames ta friction d’arnica.

A l’heure du déjeuner, tu joues de la fourchette, tu fais la grande en refusant la petite cuillère comme tous les petits enfants.  Tu n’es pas encore très adroite, les petits pois c’est compliqué. Ils roulent sous la table, le yaourt coule sous le menton, la viande s’échappe et atterrit sur ton genou… Mais tu as progressé : le voyage de l’assiette à la bouche se passe mieux maintenant.

Tu aimes te cacher dans un coin avec Mina. Tu la tires par la main tenant un livre dans l’autre pour qu’elle te raconte une histoire. Tu te souviens de tout, elle répète inlassablement les petites phrases qui te font rire aux éclats. Tu joues à deviner les fins de phrases, à soulever les images cachées qu’on annonce au bout d’une exclamation.

Tu ne regardes pas la télé et pourtant tu es réglée comme une minuterie. Tu as sans doute tes repères pour réclamer, à l’heure exacte, le passage de « Diego » qui va te tenir en haleine le temps d’un épisode. Tu l’aimes ton Diego, il te captive et plus personne n’existe dans les alentours. Tes élans et tes manifestations à l’égard de ton héros, montrent bien que tu es en sa compagnie, rien qu’avec lui. Tu lui fais des signes d’au-revoir dès que la fin de l’histoire s’annonce, puis tu repars à la conquête de l’espace de la « casa paterna ». Cette maison qui porte le nom de ton arrière-grand-père et qui a vu mes enfants et mes petits-enfants prendre leurs racines dans la tradition familiale.

Voici mes premiers mots sur toi petite fille… il y en aura d’autres, j’espère. Garde ces images au fond de toi, c’est ainsi qu’on se construit une âme, que l’on apprend à aimer la vie, à comprendre la beauté des choses, à regarder l’autre avec les yeux de la tendresse et la joie de vivre.

Un jour, toi aussi tu sauras et souriras en regardant les petits enfants grandir.

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