Je le savais. Une collègue me l’avait prédit ou souhaité, il y a fort longtemps, je m’en souviens encore. Pour une peccadille, figurez-vous ! C’était une croyante assidue qui cadrait mal avec sa fonction de psychomotricienne. Elle était plutôt coincée et elle devait décoincer les enfants coincés. Elle s’était trompée de direction puisqu’elle rentra dans les ordres. C’était parfait et tout à fait sa place.
Elle me regardait toujours d’un œil noir alors qu’elle aurait dû me bénir ou m’attendrir. Inutile j’étais déjà très tendre.
Un jour, craignant pour ma santé, une fois n’est pas coutume, elle s’inquiéta que je cueille des champignons :
- Tu n’as pas peur de t’empoisonner ?
- Ben, ça peut arriver mais je ne ramasse que ceux que je connais.
- Comment tu fais pour les reconnaître ?
- C’est simple. Quand tu trouves un champignon, tu te mets à plat ventre et tu regardes sous le chapeau, s’il en a un. Il y a une étiquette, si c’est marqué « comestible » tu peux le cueillir et le consommer sans risque. (A question idiote réponse idiote)
C’est à ce moment qu’elle m’a prédit l’enfer : « Toi, tu vas filer directement en enfer ! »
J’en ai frémi, ça ne l’a pas touchée, elle le souhaitait parfaitement. Dès ce jour, j’étais prévenu, il ne me restait plus qu’à vivre sans perdre une miette de bonheur, c’est déjà ça de gagné de mon vivant, après on verra.
D’ordinaire, je m’en vais visiter les cieux. J’adore parcourir les galaxies, gambader parmi les étoiles en espérant rencontrer une autre vie, d’autres créatures. En rêve c’est plus facile, on peut gamberger à sa guise…
Ce soir-là, j’ignore pourquoi, je me suis retrouvé du côté de l’enfer. Une curiosité que je n’ai pas d’ordinaire car l’endroit est facile à imaginer, on me l’a promis : Du feu, du feu, rien que du feu ! Parfois, on s’invente un grand froid à faire geler les os, suivi d’une chaleur insupportable à les faire exploser. On tourne souvent autour de ces deux pôles antagonistes. Fastoche à imaginer l’Enfer avec Lucifer à la manette !
Je préfère, de loin, l’imagination débridée que l’on plante dans le mystère de l’Univers, bien plus fertile pour les idées.
Pour une fois, j’ai assisté à un spectacle magnifique dans un décor de charbon. J’avais pris mes précautions en évitant de franchir la grille, sorte de tamis comme au confessionnal qui démarque la frontière entre le profane et le sacré. Ici, entre le curieux imprudent que j’étais et l’ennemi juré de Dieu, Lucifer. Le plus surprenant c’est que je n’avais aucune crainte, aucune peur tant le spectacle qui s’offrait à moi était beau et fascinant. Rien ne ressemblait à l’idée que l’on se fait des enfers ordinairement. J’étais face à une scène de théâtre en train d’admirer des acteurs qui déambulaient en faisant des gestes mesurés, harmonieux, les mains parfois jointes au-dessus de la tête et les jambes légèrement pliées. Une scène comparable à une danse chinoise ou d’une quelconque contrée asiatique. Sans doute une cérémonie initiatique à je ne sais quoi, un phénomène sectaire orchestré par un gourou flamboyant. Tout n’était que silence et lumière. Feu aussi, mais un feu éclairant bien plus que brûlant. A aucun moment, je n’ai tremblé devant cette magie dans un décor de mine de charbon où, seuls, l’orange et le jaune dominaient fortement.

De temps en temps, je me retournais par prudence, au cas où quelque vigile en vadrouille sur un chemin de ronde viendrait à détecter ma présence. Mon esprit, par souci de survie, s’inventait un frisson bien que je me sentis là, en parfaite sécurité.
Au début et durant un moment, finalement assez court, ce fut un enchantement. Les ballerines dont les chevelures attirées par un aspirateur invisible ondoyaient comme une flamme en perpétuelle combustion n’étaient qu’automates. Très vite ce fut la lassitude devant un mécanisme, certes parfait, décrivant une vague symétrie avec des postures répétitives dont le jeu ne variait plus du tout. Si c’est ça l’Enfer, il doit être lassant, sans la moindre surprise. C’est une autre torture, point besoin de faire mal, il suffit de sombrer dans la monotonie en rompant toute possibilité de varier les actions. Ici, le contraste était de prime abord, seulement. Totalement fallacieux. En fait, il ne se passait rien, laissant croire à une construction théâtrale capable de divertir. Sans relâche, c’était du déjà vu qui s’éternisait pour faire semblant de bercer des âmes en peine… Un enfer sans torture ni brûlures mais un enfer d’un ennui à mourir une deuxième fois…
Ah ! Je n’ai pas aimé cette atmosphère après la première impression trompeuse !
Sans faire de bruit, presque sur la pointe des pieds, je suis retourné sur terre. Je ne saurais vous dire comment j’ai retrouvé le chemin de la beauté des choses. Une sorte d’instinct de conservation pour retourner au jardin, revoir les oiseaux, les fleurs et les coccinelles.
Ah ! Que la vie est belle !

Je venais de sortir de ce presque cauchemar, je me suis souvenu que la soirée avait été chaude dans tous les sens du terme.
Avant de quitter la Zinella, j’ai jeté un dernier regard à mon four où brûlait une brassée de nepeta mélangée à du ciste juste pour embaumer, dans une dernière flambée, cet antre qui avait cuit tant de pizzas.

La chaleur de la nuit m’avait poursuivi jusque dans mon sommeil. Le feu de bois s’était progressivement transformé dans mes rêves. Il m’avait conduit jusqu’en enfer mais, je vous l’assure, ce n’était pas un vrai cauchemar.
L’actualité n’est pas rassurante. Un Covid-19 nous guette à chaque coin de rue. Méfiez-vous, son métier c’est de nous couronner aussi, et pas de belle manière !
Les temps sont difficiles, le monde est devenu fou, les gens n’ont plus de jugeote, incapables de recul et d’un peu de bon sens. Ça panique à bord de la planète Terre, on pille les supermarchés, on fuit le voisin, on repousse et l’on voit des intrus partout… peut-être l’avons-nous bien cherché.
En attendant de voir plus clair, faites comme moi… des pizzas, ça vous dit ?
Et planté devant mon four à la Zinella, je peux négocier avec Lucifer, moi aussi je sais faire…
Je m’amuse comme un petit fou en rêvant devant un feu de bois…



Bonsoir,
bien que cela n’aie pas grand-chose à voir avec ton texte, il m’est revenu en mémoire la phrase de Mark Twain « Je choisirai le paradis pour le climat, et l’enfer pour la compagnie ».
Bon appétit.
A prestu