Foufou… Il était foufou et cela dérangeait les adultes.
Il fouinait, passait par ici, riait un bon coup puis repassait par là…
Un petit joyeux luron très difficile à contrôler.

Longtemps, je me suis demandé s’il fallait en rire ou en pleurer. J’avais juste souri en gardant mon sérieux pour faire plus vrai aux yeux de mes interlocuteurs car l’affaire n’était pas simple à gérer. Il était temps que ça change, il était urgent de trouver une issue raisonnable quitte à passer par déraison ou par mensonge.
Il m’est arrivé d’user de mon effet pygmalion comme les gouvernements usent de l’article 49-3 pour passer en force. Certes la comparaison est osée car il n’y a aucune similitude entre les deux concepts. Une similitude qui se limite au passage en force.
Un usage rarissime, je n’ai utilisé ce subterfuge qu’une seule fois dans toute ma carrière. Longtemps je me suis demandé si j’avais bien agi…
L’effet pygmalion consiste à faire croire que tout va bien. Grosso modo, très grosso modo.
Et pour être plus convainquant, on apporte des preuves fausses, mensongères avec le plus grand sérieux.
Cela peut s’avérer très utile dans des situations compromises ou très dégradées.
Cela faisait un bon moment, quelques mois déjà, qu’Abriel se débattait dans une sorte de névrose imposée par une situation intenable. Devenu hyper émotif, irritable, farci de réactions angoissées, il développait des mécanismes de défense, durables, répétés chaque jour d’école, destinés à contrecarrer son inconfort dans le contexte scolaire. Ses mécanismes d’autodéfense devenaient inefficaces, le rendaient triste à mourir alors qu’il avait débarqué dans cette école heureux et gai comme un pinson nichant à la campagne.
Dès la sortie de l’école, l’enfant semblait laisser toutes ses angoisses devant la grille de l’établissement, côté cour, pour retrouver l’insouciance qui le caractérisait lorsque je l’ai rencontré la première fois. Il sautait tel un cabri faisant des bonds désordonnés, totalement désarticulé comme s’il évacuait, d’un seul coup, toute la souffrance accumulée lors de sa journée en classe.
Sa maîtresse ne le supportait plus, elle faisait un rejet de sa personne sans ménagement. Elle était excédée par son comportement et sa résistance à la chose scolaire, de sorte qu’elle développait des réactions répulsives hautement affichées. L’un et l’autre n’en pouvaient plus, ne se blairaient plus. L’enseignante ne cachait pas son exaspération et l’enfant faisait de la résistance.
J’intervenais deux fois par semaine pour lui venir en aide en tentant d’accélérer son apprentissage de la lecture. C’était une urgence pour apaiser ce monde en ébullition, seules des avancées sérieuses et tangibles pouvaient rendre mes interventions crédibles aux yeux de la maîtresse, très dubitative. Des résultats et rien d’autre, car la situation était bloquée, cadenassée, il fallait faire ses preuves ou se taire. Droit dans ses bottes, définitivement convaincue que rien n’y ferait rien, l’institutrice s’enfermait dans des convictions stériles. Fragilisée par une situation familiale chaotique, elle cristallisait ses émotions destructrices sur cet enfant. Je servais de tampon, une sorte de buvard absorbant les travers de chacun pour les adoucir. Pas simple l’affaire.
Abriel ressemblait beaucoup à sa maman. Physiquement, mais aussi dans ses comportements. Une mère joyeuse toujours souriante, débordant d’empathie pour les autres, au point de paraître superficielle voire totalement déjantée par moments. Des postures qui renforçaient l’idée que la maîtresse se faisait de l’enfant, un dégingandé total, dans ses gestes, ses allures et ses actes.
Je sentais qu’il fallait retrouver la sérénité au plus vite avant que je ne bascule aussi dans ce bal débridé. Je frisais la névrose par contamination. Il n’est pas facile de gérer une situation hautement névrotique lorsqu’on déverse sur vous toutes les angoisses du monde.
Je paraissais solide aux yeux de nombreuses personnes, ce qui me valait la prise en charge des cas les plus difficiles. Entre moi et moi, je n’avais pas cette certitude. Je faisais face grâce à une grande capacité d’écoute et une observation assez pointue, je crois. Un calme olympien, en apparence seulement.
Même avec de l’eau bénite et des messages lancés urbi et orbi sur le mode papal, je n’aurais trouvé aucune grâce aux yeux de l’enseignante. Elle me détestait aussi, sans jamais me l’avouer, bien évidemment. Ses sourires crispés la trahissaient mais je savais qu’elle était en souffrance et avait besoin de soutien autant que l’enfant.
J’avais remarqué l’exubérance maternelle.
Sur le chemin de l’école, cette maman accourait vers moi en m’interpellant de très loin dès qu’elle m’apercevait : « Hello ! Hello ! » Me lançait-elle avec de grands gestes à l’appui pour que je l’attende. Puis, elle s’épanchait avec force compliments car son enfant semblait heureux lorsqu’il venait dans ma salle. Evidemment, c’est facile dans ces conditions.
Là, n’était pas l’essentiel. L’essentiel résidait dans le fait de ne plus venir me voir, de rester dans sa classe avec les autres. J’étais une échappatoire, une sorte de tuba pour respirer un peu. Les capacités de l’enfant étaient intactes, il suffisait de retrouver un climat propice pour qu’elles se manifestent et deviennent évidentes pour tous.
Il fallait donc inverser le ressenti de l’enseignante. J’étais persuadé qu’elle n’appréciait pas outre mesure la personnalité très forte et joviale de la maman, une femme libérée qu’elle n’était pas. Le rejet était net, elle évitait de la rencontrer et l’autre n’osait plus lui parler. Toute relation était fermée, c’était l’impasse. Devant ce manque de communication fortement connoté de rejet, je pressentais pour la dame joyeuse le risque de s’éteindre…
Un jour lors d’une réunion de synthèse avec l’enseignante, j’ai attendu la fin de la séance pour lui annoncer, en tête à tête, une nouvelle dont elle ne se serait jamais doutée :
– « J’ai une bonne nouvelle. J’ai rencontré la maman d’Abriel, elle m’a dit que vous faites vraiment votre possible pour l’aider et même, ajouta-t-elle, heureusement qu’il a cette maîtresse ! »
L’instit marqua un temps d’arrêt, esquissa un sourire et puis c’est tout. Elle fila sans rien dire.
Un coup de bluff monumental qui n’était pas sans risque. Il ne me restait plus qu’à prier…
Quelques jours plus tard, je les voyais toutes les deux souriantes et même riantes en train de papoter joyeusement. J’ai de moins en moins eu droit à mes « Hello ! » tonitruants et matinaux. Tout ce monde se détacha de la rééducation, progressivement. On commençait à m’ignorer. Un jour la maîtresse vint me voir et me dit :
– « Vous savez, il n’est pas si bête que ça, finalement !»
Elle portait un autre regard sur l’enfant, le climat s’apaisait, elle me demanda d’arrêter mes interventions.
Désormais, elle en faisait son affaire.
C’était le but suprême de mes interventions chaque fois qu’un enfant pouvait se passer de mon soutien scolaire : me faire oublier au plus vite pour ne pas singulariser un enfant et créer un problème là où il n’y en avait pas.
Cela ne s’apprend pas dans les livres, les choses de la vie sont affaire de communication, de regard et d’écoute des autres.
Et, parfois comme dans ce cas de figure, lorsque les portes de l’entendement grincent, il suffit d’un peu d’audace suivie d’un sacré coup d’bol…
La famille d’Abriel venait d’Allemagne, une famille aisée, l’enfant avait sept ans.