« Aujourd’hui, j’ai beaucoup ri. Certains, qui me voient trop souvent dans le cimetière, se sont inquiétés. ‘ Simon commence à perdre la tête ou alors, il a peur de mourir ‘.
Mon carpe diem m’a toujours conduit à côtoyer la mort. La vie n’a de sens que par rapport à l’issue fatale. Mon ‘ ici et maintenant ‘ ne m’interdit pas de trimballer le passé avec moi pour faire vivre mon présent. Un passé choisi et qui nourrit mon présent. Des moments que j’ai aimés et que j’aime encore aujourd’hui.
J’ai beaucoup ri, disais-je, en entendant : ‘ Tu passes ton temps dans le cimetière… ‘ Ce jugement au premier degré, qui refuse ou ne peut comprendre au-delà du simplisme, me fait penser que ce lieu du ‘ repos éternel ‘ est probablement un lieu de vie intense pour qui sait voyager dans les souvenirs.
Antoine était mon ami. Il est parti… quarante-deux ans déjà, et jamais, il ne m’a quitté. Aujourd’hui, je suis allé lui rendre visite… cela me trottait dans la tête depuis quelques temps.
Nous avions dix-neuf, vingt ans, il se préparait à devenir prêtre ou du moins cela a toujours été son souhait. Nous étions, pendant nos jeunes années, les plus assidus à servir la messe… les meilleurs enfants de cœur du monde, croyait-on.
Je m’étais écarté de la religion et cela ‘ l’embêtait ‘ beaucoup. Sa foi était si forte, qu’il veillait sur ses intimes. Tout en douceur, sans rien forcer, la patience était une de ses grandes qualités.
Lorsqu’il revenait de l’évêché le samedi, il m’invitait à l’inévitable promenade vers Cirana à la sortie du village. C’est dans cet endroit qu’enfants nous rêvions de conquêtes. Nous regardions, le sommet de la colline où des rochers, mystérieusement agencés, nous faisaient croire à l’existence d’un château fort que nous ne tarderions pas à visiter malgré l’inextricable maquis qui nous séparait de l’endroit. L’accès était difficile et cela rendait notre projet encore plus intrigant.
Avec le recul, j’ai compris que l’objet de notre randonnée tournait autour de la foi. Le château de notre enfance n’était que prétexte. Il était désolé que je ne sois plus l’ami croyant qui l’avait toujours accompagné. Sa mission secrète : me remettre ‘ dans le droit chemin ‘. Devant mon doute affiché, il me rappelait inlassablement l’énigme de l’œuf et de la poule. Je le taquinais un peu, sans trop insister car je ne souhaitais pas déranger sa bonté naturelle.
‘ L’œuf et la poule ‘ était son argument favori, celui qui engendre un point d’interrogation comme ‘Je ne puis croire que cette horloge existe et qu’il n’y ait point d’horloger ‘ de Voltaire.
En toute simplicité et sans jamais empiéter sur l’autre, il cherchait à ‘ sauver ‘ les gens qu’il aimait.
Je suis certain, même s’il est facile d’imaginer ce que la vie n’a pas permis, qu’il aurait fait mentir le dicton : ‘ Nul n’est prophète en son pays ‘.
S’il avait pu être prêtre et prêtre dans notre village, je suis sûr que l’église serait pleine, les jours d’office.
Du haut de mon agnosticisme, je la fréquenterais encore… parce que c’était lui et que j’avais confiance en cet homme. Je serais encore présent pour le voir et l’écouter … Dieu aurait compris qu’il pouvait attendre car la vie se joue ici-bas.
Nous étions très proches et partagions beaucoup de secrets d’enfance… N’est-ce pas Antoine ? Tu t’en souviens ?
Il s’en souvient, forcément, il n’a jamais quitté la place de l’église… »
L’endroit est discret et la grille qui l’entourait a lâché car il aimait l’ouverture sur les autres.Je ne crois pas aux signes, aujourd’hui, j’ai envie d’en voir un…
