Pour faire suite au dernier dessin sur la burqa voici une chronique parue dans lemonde.fr.
Lorsque j’étais adolescent, je traversais les endroits fréquentés en courant car j’étais incapable de marcher droit au milieu de tous ces regards qui n’avaient que faire de mon passage. Une sorte d’agoraphobie, même les personnes qui me connaissaient me prenaient pour un marathon man tant ils avaient l’habitude de me voir courir à toute heure. Un jour de carnaval, à l’abri d’un déguisement, j’ai pris conscience que sans identité mon complexe n’avait plus lieu d’être. Je me savais protégé, ce n’était plus moi que l’on regardait passer. Montaigne vint à ma rencontre : « Les sens nous trompent… » Mais était-ce suffisant pour éliminer le problème ? Le savoir et le croire ne fonctionnent pas au même niveau une fois de plus. Autrement, il suffirait de masquer tous les agoraphobes afin qu’ils réalisent et règlent le phénomène.
Cette vieille histoire a refait surface lorsque j’ai vu à la télé une femme voilée jusqu’aux yeux porter une enveloppe à son « visage » pour masquer son regard. Une caméra était pointée sur elle et ce qui était encore visible lui était insupportable. Cachez ce regard que je ne saurais voir ! Lequel ? Le regard regardant ou celui regardé ? Apparemment ça n’avait rien d’une agoraphobie mais d’un rejet. Faut-il réfréner les réflexes qui nous poussent à l’indiscrétion ? Bon courage ! Déjà largement masquée et pourtant si vulnérable au regard. Peut-être la force de l’habitude viendrait-elle à bout de « ce problème » si on la laissait s’installer… Ou alors, songer au voile intégral (au sens strict) celui qui ne laisse rien apparaître pour ne plus se sentir visé. Inventer un système d’écholocation afin de passer ni vu ni voyant, juste passer. Le mieux, mais je n’en suis pas certain, serait l’habit de la femme invisible. On sentirait passer un souffle mais ce n’est pas le but recherché de faire du vent, loin de là.
Mettre les voiles est une invitation au voyage, voir ailleurs ce qui s’y passe. Mettre le voile intégral c’est vivre sous cloche ambulante pour, à priori, regarder ailleurs sans être vu en restant fortement avec soi-même. Vous l’avez pensé : « encore une manière de voir le problème de la burqa par le petit bout de la lorgnette ». Soit.
Vous me croirez si vous voulez, cette chronique a été entièrement échafaudée – à partir d’idées en vrac que j’avais déjà – en fauchant l’herbe de mon jardin que la pluie abondante du printemps avait beaucoup encouragée et moi beaucoup découragé. Le plus dur a été de retenir toutes les idées. J’ai d’abord pensé aux herbes hautes de la savane puis par une association d’idées saugrenue, j’ai glissé sur la burqa. Cette technique qui s’apparente à celle des stoïciens m’a permis d’aller au bout de ma peine. J’ai compris que le jardin était une belle mais aussi dure entreprise le temps passant. Si l’homme devait porter la burqa c’était la fin de jardins mal conçus comme le mien.
Heureusement, aujourd’hui j’ai rencontré plus de burqas que de touffes d’herbe pour tromper mon découragement… Chaque chose a son utilité. Dommage, bientôt je vais devoir trouver une autre diversion si la loi anti-burqa était votée, mais ce ne sont pas les idées qui manquent. Dieu soit loué !
Bas les masques, mets les voiles, largue les amarres.
la merlette