Nous avons eu énormément de chance, j’y crois vraiment, de rencontrer des enseignants qui nous ont beaucoup apporté. Je reste persuadé que nous nous sommes forgés un esprit critique aiguisé durant cette période.
Le prof de maths, très indépendant, faisait cavalier seul. Très peu d’entre nous étaient capables de le suivre. On ne peut pas dire qu’il ait inoculé le sens des mathématiques à la masse de ses élèves, pour la plupart rapidement largués, mais ceux qui le suivaient pouvaient prétendre à math ’sup. C’étaient ceux-là qui étaient chargés durant l’étude du soir, de combler les lacunes des largués du matin, suffisamment motivés pour être demandeurs. Aucune concurrence ne jouait entre nous, le groupe était soudé et chacun posait la soudure de ses compétences. Oh ! Il existait bien quelques individualistes mais nous ne les enviions pas, nous les laissions à leur problématique le plus naturellement du monde.
Les profs de physique se sont succédés à une fréquence inhabituelle. Je me souviens d’un remplaçant sympathique mais encore vert en la matière, confronté à une énigme amusante. Nous venions d’étudier la Bosnie Herzégovine en histoire et certains avaient eu l’idée de tester ses connaissances en chimie. Ils avaient rangé dans le placard à produits deux flacons remplis d’eau légèrement colorée sur lesquels l’étiquette portait le nom d’acide bosnique et base herzégovine. Lorsque le préposé aux produits chimiques l’interpella pour lui demander la dangerosité de ces flacons, il s’empressa de conseiller de ne pas y toucher. Dans le doute non avoué, il les déclara hautement toxiques.
Le prof de philo au physique de Victor Hugo fumait énormément et roulait ses blondes pendant qu’il dispensait ses cours. La salle se remplissait de fumée Amsterdamer qu’il avalait goulûment avant de la chasser, façon locomotive à vapeur, par les commissures de ses lèvres, tantôt l’une, tantôt l’autre. Il faisait les cent pas devant le tableau durant toute l’heure, n’était jamais assis et semblait ne pas nous voir. Nous étions passionnés par ses cours car il trouvait toujours un angle intéressant. C’est à son contact que j’ai pu me construire une philosophie de vie qui a très peu varié depuis. Dans un mystérieux brouillard cabaret, nous apprenions des anecdotes amusantes comme certaines dénominations, genre produit OMO pour la lessive, par exemple. Le petit comité qui était chargé de trouver un nom au produit se perdait en bavardages lorsque quelqu’un coupa court : « Bon, maintenant il faudrait en venir au mot… » Ce qui instantanément produisit l’appellation OMO. Il en fut de même pour le GARDENAL. En cours de discussion quelqu’un précisa « de toute manière il faudra garder NAL. Ce suffixe était une obligation pour ce type de médicaments. C’étaient des anecdotes qui n’avaient rien de philosophique mais qui nous mettaient en perspective avec la vie : des petits riens qui font le monde. Parfois, un élève notait une citation, ou une allusion au tableau avant son arrivée et voilà qu’il changeait l’orientation de son cours. Quelqu’un avait écrit : « Fais-moi souffrir ! » « Noooon ! » Le Prof enclencha aussitôt sur le masochisme et le sadisme en passant par les épicuriens et les stoïciens. Ces derniers, souvent mathématiciens, résistaient à la douleur durant l’approfondissement de leurs recherches, ils recevaient des coups dans les jambes : « Tu vas me faire mal » puis, la jambe cassée, « ça –y est, tu m’as fait mal » Je me souviens de cet exemple qu’il se plaisait à raconter.
Notre prof d’histoire/géo était d’une originalité singulière. Tant dans son physique de mongol que dans l’approche inédite de la matière enseignée. Ses cours étaient conduits comme des énigmes, nous avions l’impression d’entrer dans les dédales d’un mystère que nous prenions plaisir à dévoiler. Il procédait comme un prof de philo, nous formant à l’esprit critique et de découverte, une sorte d’apprentissage de la méthode. Après tout, si nous en avions envie, les faits historiques et la géographie se trouvaient dans les livres…
Nous avons connu un autre prof d’histoire, une dame très proche de ses élèves. Beaucoup plus traditionnelle dans son enseignement mais pleine d’humanité. Sa manière d’être, nous touchait beaucoup, même les plus chahuteurs d’entre nous devenaient des anges. Ils veillaient à ce que son cours ne soit pas perturbé. Elle était myope et François, le plus facétieux, avait testé son degré visuel. Pendant qu’elle écrivait au tableau, il s’était éclipsé par la fenêtre. Il frappa à la porte et se dirigea vers la prof pour s’excuser de son retard. Après quelques secondes d’hésitation, elle réalisa la supercherie et le cours reprit normalement. Un agent du lycée avait tout vu du manège et dénonça notre ami auprès du surveillant général. Mademoiselle N. s’opposa à toute sanction en se déclarant responsable de sa classe. Elle défendit avec conviction son élève qui fut purement et simplement « relaxé » en conseil de discipline. Cette dame fragile avait gagné l’adhésion de tous ses élèves qui se faisaient un plaisir d’apprendre les leçons pour que la moyenne de la classe soit très haute. Une attitude suffisamment originale et peu commune pour être racontée…
Les profs de français étaient moins appréciés par l’ensemble de la classe. Traditionnellement, la moyenne était plus basse et cela décourageait beaucoup d’élèves. Classique ! Nous avons connu une dame très sèche et très maniaque. Elle se montrait d’une grande sévérité comme si elle craignait d’être débordée. Pour ne rien perdre de la durée de son cours ou pour se rassurer, elle installait un réveil dont elle remontait la sonnerie pour rythmer ses séquences. La plus extravagante de ses manies : elle avait à portée de mains une paire de gants en caoutchouc qu’elle enfilait au moment de ramasser les copies. Elle était mysophobe, phobique des microbes et de la saleté. Cette curiosité avait attiré notre attention un temps, avant de s’évanouir dans la banalité.
L’autre prof de français surnommé Foxy avait une allure vulpine, incontestablement. Un nez renifleur, un visage tendu vers l’avant comme s’il était perpétuellement à l’affût. Il était très chahuté, peureux, il ne sévissait que très rarement. Un élève particulièrement redouté, chaussait des lunettes de soleil fortement tintées, s’endormait pendant le cours en donnant l’impression de le fixer. Ses cours étaient originaux, une fois par semaine, un élève tiré au sort devenait prof pour toute l’heure. Il devait lire, interpréter, expliquer un texte et le dernier quart d’heure était consacré aux remarques des autres élèves et du prof. Cette séance servait à déterminer la note orale de la matière. Cet homme a beaucoup souffert car il était craintif, toujours sur ses gardes, conditionnant le comportement des chahuteurs professionnels.
Tous les autres avaient leur particularité voire leur charme … Quarante ans plus tard, ils sont encore tout fringants dans mon esprit.
Après la vie de la classe, il y avait une autre vie, celle des internes que je raconterai dans le dernier épisode.
