La mystérieuse Elise.

Une vie.

Nous venions de déménager dans une ville au nord des Yvelines, par le hasard des mutations imposées.

Juste en face de notre logement, sur le même palier, vivait Elise.
La dame avait dépassé la soixantaine, elle travaillait toujours à l’éducation nationale.
Nous débutions notre carrière, de parfaits inconnus dans le secteur.
Institutrice dans le primaire, sans doute entrée sur le tard, elle assurait l’encadrement des classes vertes avec une préférence pour les classes à la neige, elle adorait le ski.
Elle s’était spécialisée dans le genre, multipliant les sorties de groupes, c’est ainsi qu’elle vivait pour abattre sa solitude.
Elle semblait joyeuse et pourtant isolée dans sa vie, ombrageuse dès qu’elle se retrouvait seule.
J’avais remarqué ses « bonjour !» tonitruants chaque fois que je la croisais dans les escaliers.
Visiblement, elle cherchait à communiquer, semblait en quête de contacts humains, peut-être d’amitié.

Détectant une profonde solitude, nous l’invitâmes un samedi à déjeuner avec nous.
Elle se présenta avec une bouteille de vin gris. C’était son préféré, disait-elle.
Joyeuse en arrivant, sa joie allait crescendo au rythme des rosés qu’elle buvait avec frénésie.
Grande fumeuse compulsive, elle s’embrumait l’esprit de volutes cachottières.
Entre vin et cigarettes, sa vie se noyait dans un mystère de non-dits.
J’ai ressenti toute sa tristesse qui s’évadait autour de la table au gré de sa griserie. Libérée pour de faux, tout moment de joie était le bien venu.
En notre compagnie, Elise se montrait hilare, la bonne humeur se répandait autour de nous.

Emporté par son euphorie, j’écrivais des poèmes sur un bout de papier qui traînait sur la table.
Sans hésiter, sans lecture préalable, tout de go, Elise déclamait mes poésies avec une voix enjouée et tonitruante. On aurait dit une actrice de théâtre.
Elle se déplaçait dans la petite salle avec une grâce majestueuse, gesticulait, les bras levés au ciel, disait mes vers à la cantonade devant le public imaginaire d’une salle de théâtre.
C’était surprenant, spontané.
Elle avait cette faculté de jouer juste, en premier jet, sans même connaître le fond de l’écrit. C’était agréable de la voir ainsi libérée…
A la fin du repas, vaincue par trop d’émotions contradictoires, l’esprit barbouillé par trop de rosé, elle filait en brassant l’air, pirouettant et toujours déclamant sur un mode théâtral :

– Je vais me coucher hé hé ! Merci pour ce moment délicieux !

Sa porte restée ouverte, elle avait juste deux pas à franchir pour se jeter sur son lit.

Sa vie était remplie de tristesse enrobée d’éclats de rires, elle cherchait un peu de chaleur et s’accrochait au moindre sourire qu’elle croyait main tendue.
Je n’ai jamais su le secret de sa vie.

Elle est partie sans rien dire gardant toutes ses misères au fond de son cœur.
Comme un clown triste, elle riait tout le temps, sans nez rouge mais avec beaucoup d’entrain pour secouer ses non-dits. Ils tintaient souvent devant moi, jamais ils ne révélèrent la moindre émotion de son passé.

A tous, Elise semblait exquise alors qu’elle était soumise aux choses qu’on ne dit pas.

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