I Cervi : Pierre-Paul.

« I Cervi » disait-on dans leur quartier Navaggia.

Tous les ans, à la même période, ils revenaient au village, toujours très attendus.
Papa était un ami de la famille.
Je me souviens de sa joie lorsqu’ils étaient de retour, il annonçait en arrivant à midi :
– Sò ghjunti i Cervi !

Père tenait un jardin en métayage à Funtanedda, il était très matinal et remontait du potager bien avant l’apparition du soleil.
Il préparait ses sacs de légumes de saison pour le partage. Avec le propriétaire du jardin, c’était dans le contrat, mais aussi pour les amis. Il jonglait avec la distribution, un jour c’était l’un, un jour c’était l’autre. Les récoltes étaient abondantes, trop pour nous, il ne vendait rien, faisait plaisir aux gens qu’il appréciait.
Cela s’effectuait dans la plus grande simplicité, les amis le lui rendaient bien, la bonne entente régnait et les plaisirs étaient partagés.

Tè ! Porta sa sporta à i Cervi ! (Tiens ! Porte cette corbeille aux Cervi !)

C’était une corbeille remplie de haricots verts, il disait :
– Ils seront contents de faire une salade de haricots verts cultivés chez nous !

Marco Cervi, le patriarche, prenait le frais sur son balcon, le regard perdu dans son passé en écoutant le chant matinal des oiseaux, il m’accueillait avec un grand sourire.
Quelques heures plus tard, il attendait papa à l’apéritif chez Vescu, c’était devenu le rituel estival de l’amitié.
On les voyait rentrer à midi, dans la descente de l’ancienne gendarmerie, hilares comme deux joyeux lurons qui revenaient de foire…
Parfois, je ralentissais pour les regarder de dos, presque épaule contre épaule et les éclats de rire lancés à la cantonade. Une telle entente faisait plaisir à voir et j’en ai gardé grand souvenir.

Pierre Paul, son frère Jean et sa sœur Zette partageaient la même amitié.

Je me souviens d’une année, mon domaine de prédilection était le foot, Pierre-Paul participait au tournoi de Levie et tenait le poste d’arrière gauche.
Il était très accrocheur, le centre de gravité bien bas pour une stabilité à toute épreuve, il défendait sa portion de terrain avec hargne. Imbattable épaule contre épaule, il n’allait jamais à terre, tenait bon et ne lâchait rien.
Parfois, cela arrivait car le tournoi de la Saint Laurent revêtait une grande importance pour tout le village, des bagarres éclataient. Quelques échauffourées vite calmées, chacun marquait son territoire.
On savait que Pierre-Paul pratiquait la boxe à Paris, à un niveau convenable dans sa catégorie, sans doute poids coq. Nous ne l’avions jamais vu à l’œuvre.
C’est à l’occasion de l’une de ces prises de bec que nous en eûmes un aperçu très convaincant de son art. Alors que des frictions se produisaient devant lui, entre deux joueurs adverses, il s’était interposé pour les séparer. Un autre joueur adverse était venu le menacer profitant sans doute de sa petite taille. Dans un mouvement éclair, totalement inattendu, notre villageois décocha une rafale de crochets droite/gauche avec une vivacité impressionnante. Il avait fait patte de velours en retenant les coups juste pour impressionner.
A la vue de ce spectacle imprévisible et inattendu, les bagarres cessèrent sur le champ.
Il avait surpris tout le monde y compris ses co-équipiers, j’ai gardé en mémoire cette image qui ne s’est jamais estompée. Je le lui rappelais parfois, il souriait et s’évadait dans son passé pour revisiter la scène. Il ne disait rien mais j’avais l’impression qu’il voyageait dans le temps…
Certes, l’image est belliqueuse mais ainsi vont les choses de la vie, c’était assurément un homme pacifique.

Cher Pierre-Paul, tu es parti, je garderai jusqu’à ma sortie de ce monde, l’image d’un ami qui m’adressait toujours un salut appuyé et ne manquait jamais de faire avec moi un retour dans notre histoire villageoise.

Adieu l’ami !

9 commentaires

  1. Merci Simon pour ce bel hommage à notre parent, ami, voisin, qu’il repose en paix ????

  2. Il était aussi  » in Alisgiani  » et à Bastia où il avait beaucoup de gens qui l’appréciait.
    Avec cet hommage c’est comme si je me retrouvais à un apéritif avec lui car vous l’avez exactement décrit.
    P.P.C

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