La chance.

Je me nourris beaucoup de passé.
Ceux qui suivent ce blog savent que mes souvenirs anciens viennent souvent frapper à la porte du présent pour le rendre plus agréable encore.
Ces « va et vient » incessants sont comme un oxygène nécessaire à entretenir les choses actuelles de la vie dans la bonne humeur, à les rendre plus souriantes.
Généralement, les mauvais souvenirs restent enfouis dans l’ombre, certainement pas oubliés mais tenus à l’écart pour éviter d’embrouiller mes moments joyeux.

C’est encore une vieille affaire qui date de mes débuts dans l’Education Nationale dont je me souviens parfaitement. C’est dire si j’ai la mémoire sélective, celle qui revient toujours avec de bonnes intentions et grand plaisir.

Je débutais à l’école Vauban de Versailles, je n’avais aucune raison de me trouver là car il s’agissait d’une école d’application, c’est à dire une école rattachée à l’Ecole Normale pour former les futurs enseignants. Il n’y avait que des maîtres chevronnés, bien avancés dans leur carrière, des champions de la pratique pédagogique.
Chacun avec son originalité faisait œuvre de grand métier.
Une école où tout était réglé comme une horloge, un directeur dispensé d’enseignement, il en existait peu à l’époque.

Je me sentais tout petit, petit, j’osais à peine me montrer dans la cour de récré, les jours où je n’étais pas de service car fort intimidé par ces présences de haute volée.
On se serait cru dans un autre siècle. Costumes trois pièces, horloge chaînée dans une petite poche du gilet, brûle-gueule au bec pour l’un d’entre eux dont le port de tête était bien haut et la voix bien assurée.
Vous m’imaginez, fraîchement sorti de ma Navaggia natale, lieu de galère scolaire durant le primaire et une bonne partie du secondaire au village, noyé au milieu de faiseurs de pédagogie ? Des virtuoses de la chose enseignée mais plutôt cachottiers de leurs découvertes, chacun restait secret sur son registre, ils ne se souciaient guère de moi qui pouvais dénoter fortement dans un tel milieu.

Dans cet environnement masculin, c’était une école de garçons exclusivement, il n’y avait qu’une dame et elle était du même village que moi. De l’âge de ma mère, elle connaissait toute ma famille et chose encore plus curieuse, nos salles étaient contigües.
La vie est bien surprenante.
Je ne la connaissais pas, elle savait tout de moi.
Elle aussi faisait partie de l’élite enseignante.

On m’avait donc bombardé dans cette école singulière.
L’inspection m’avait sondé à quelques autres tâches puisque j’étais rattaché, durant un temps, au bureau de l’inspectrice. Je pense que cela venait de là, et ce fut une grande chance pour moi car à partir de cette année magique, j’allais faire des bonds de kangourou dans l’univers de l’enseignement.

J’avais une classe très vivante. Nous participions à une année de recherche en mathématiques avec les professeurs de l’Ecole Normale de Versailles en vue de créer un manuel mieux adapté aux enfants de cet âge.
Pour réduire les dérapages au maximum, les élèves étaient triés sur le volet puisque je débutais.
Je n’avais que des champions, nous explorions la fonction exponentielle sans la nommer ainsi, nous procédions par empirisme, c’étaient les enfants qui en dégageait la partie rationnelle à la force de l’expérimentation. Je passe sur les détails.
Sans doute, ces enfants auraient évolué favorablement même en leur mettant des bâtons dans les roues ou en pratiquant un enseignement désastreux. Ils auraient progressé naturellement, sans moi, j’étais seulement chef d’un orchestre déjà bien rodé.

Ma présence dans l’école dénotait fortement et cela intrigua les élèves, engendrant une relation toute particulière, ils se sentaient plus proche de moi.
J’étais un gamin à côté de tous ces monstres sacrés, d’une autre trempe, et à la pratique avérée.
Une certaine complicité s’était instaurée avec les élèves, c’était mon échappatoire pour me faire une raison d’être là.

Je me souviens de Laurent que l’on voit de face, légèrement frisé, sur la photo. Il avait demandé à sa mère de venir me voir en lui disant « Tu verras, il est marrant mon maître ! ».
Elle est passée me voir en coup de vent, m’a balancé « Je comprends » avant de s’éclipser aussitôt. J’avais les moustaches à la Dali et cela amusait les élèves.
Laurent m’avait demandé la permission de mettre son banc au fond de la salle contre le mur. J’ai accepté. Il s’était séparé des autres élèves pour m’imiter durant les cours. Il faisait les mêmes gestes que moi, sans piper mot, uniquement tout en mime. Nous étions les seuls à vivre cette situation. Au bout d’un mois, après avoir fait le tour de mes mimiques, il a demandé à revenir parmi les autres et le manège cessa. C’était un très bon élève et je ne serais pas étonné d’apprendre qu’il est rentré au TNP (Théâtre National Populaire).

En outre, comme si j’allais de surprise en surprise, j’étais leur entraîneur de basket alors que je n’avais jamais eu de ballon de cette discipline, en main. Le basket était une institution dans l’établissement, on ne pouvait s’y soustraire et dans ce domaine aussi, les enfants excellaient.
Ils ont terminé premiers du championnat dans leur catégorie, vous imaginez ma fierté durant le cocktail qui s’ensuivit avec les parents, surpris par ma jeunesse. Ce n’était pas courant dans cette école « modèle ». 🙂

A la sortie de l’après-midi, certains élèves me suivaient discrètement pour savoir où j’habitais. Parfois, ils étaient deux ou trois qui faisaient semblant de faire du vélo, se laissaient décrocher en contournant des maisons puis revenaient.
Le jour où je fus mis au parfum, j’ai décidé de mettre fin à cette traque en les invitant un mercredi à prendre le goûter chez moi, accompagnés d’une mère d’élève. J’habitais Viroflay une ville très proche de Versailles.
Ils étaient une bonne poignée, nous avons passé un agréable moment, j’ai joué au magicien.
Evidemment, nous ne sommes pas devenus des copains, ils avaient compris que chacun devait rester à sa place…
Je leur montrais que l’école c’était la vie et non l’inverse, il fallait pour cela avoir l’intelligence et la volonté d’entrer de plain-pied et sans ambages dans les choses de la vie.

J’imagine qu’ils ont bien réussi dans leur trajectoire, j’ai retrouvé l’un d’eux, un petit garçon presque timide, le moins sportif de tous, mais très vif sur le plan scolaire, il est aujourd’hui PDG d’une grande entreprise.

Ce fut une année importante pour moi, un tremplin vers d’autres aventures scolaires plus surprenantes encore…

J’avais pris l’habitude de dire que mon père analphabète était ma référence et donc ma chance, je rebondissais sans cesse dans un milieu peu stimulant, dans cette école Vauban de Versailles ce fut une autre chance, j’apprenais une nouvelle version de la vie…

6 commentaires

  1. Bonjour ,
    Très prenant ???? comme toujours , un plaisir de vous lire , j’attends avec impatiente .
    bonne journée .

    1. Encore vivace !
      Je me souviens du nom des élèves (pas tous) et de leurs comportements, bientôt 50 ans plus tard 🙂

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