L’argent ne fait pas le bonheur…

Il y contribue dit-on, souvent n’est qu’un piètre contributeur.

Le vétéran de mes amis, Joseph, affichait trente ans de plus que moi. Il dirigeait une entreprise de trente-cinq ouvriers.
Une amitié née incidemment, presque sur le champ, à la suite d’un repas auquel nous étions conviés sans nous connaître.

Cet ancien marin breton, baroudeur dans sa jeunesse, illustrait parfaitement, en écoutant ses récits, la chanson de Brel « Le port d’Amsterdam ».
Il menait désormais une vie cahin-caha avec son épouse.
Un train-train survenu à la suite du décès de leurs deux enfants emportés, très jeunes, par la maladie. En véritable sosie de Jean Gabin, il cohabitait avec sa femme et les deux revivaient quotidiennement les scènes du film « Le chat ». Ils étaient le yin et le yang séparés pour se compliquer l’existence.
Une « contrairité » mouvante présidait à leur vie, chacun étant le yin ou le yang de l’autre à tour de rôle afin de se croiser perpétuellement, sans jamais se rencontrer.
Il était tantôt la lumière et elle l’ombre puis ça s’inversait pour que l’harmonie ne règne jamais dans le couple. Ils s’étaient condamnés à s’opposer, à vivre perpétuellement en déséquilibre comme une punition, se renvoyant la responsabilité du décès de leurs enfants. Les causes exprimées étaient différentes selon la version de l’un ou de l’autre. C’est ainsi que j’ai ressenti et cru comprendre leur problème. Ils ne m’en parlaient pas ouvertement, je l’apprenais à travers les bribes qu’ils lâchaient lors de leurs échanges houleux. On aurait dit qu’ils s’envoyaient des peluches déchirées à la figure. De la sorte, je ne n’entrevoyais que de vagues motifs, des prétextes, le mobile était plus profondément enfoui.
Je n’étais pas leur thérapeute non plus.
Leurs meilleures scènes, ils les jouaient en public, souvent en ma présence. Ils se débattaient désespérément pour tenter de poser un fardeau mais l’endossaient aussitôt comme une condamnation à perpétuité, inexorable.

Pourtant, tout en bonté naturelle, Joseph finançait, sans le claironner, de nombreuses associations caritatives. Dans le secret de son bureau, il me montrait le classeur qui contenait tous les reçus et les remerciements, il y laissait une sacrée somme.
Au moment de sa retraite, il céda son entreprise à son contremaître, la seule personne qu’il estimait capable de prendre la suite, à la condition expresse qu’aucun ouvrier ne perde son travail. Un acte gracieux envers son personnel, pour l’euro symbolique, il était resté ouvrier dans l’âme en devenant patron. Il avait retardé longtemps ce départ car il craignait le chômage de ses employés si l’affaire, mal dirigée, capotait…
Le grand âge eut raison de ses craintes et curieusement, cessa de prendre des nouvelles de l’entreprise comme s’il voulait s’épargner toute désillusion.

Sa marotte c’était les beaux monuments. Un jour, il me demanda de l’accompagner à Alençon pour vendre une maison de famille. Une grande bâtisse meublée, avec un immense jardin, bradée pour l’équivalent de quatre mille cinq cents euros. Il avait en tête de participer à des enchères pour l’achat d’un château. La participation aux enchères qui comprenait une visite privée des locaux s’élevait à la hauteur de trois mille euros actuels. Son ambition se limitait à la seule visite car il estimait n’avoir aucune chance d’obtenir l’acquisition du manoir. Des fonds perdus en toute conscience juste pour le plaisir de visiter et d’assister à la vente. Il s’en fichait. Il prenait plaisir à me convier à ses visites.
« Tu comprendras le monde », me disait-il.

Sa cave était riche d’un millier de bouteilles poussiéreuses abandonnées au temps. Certaines, de Beaujolais qui ne supporte pas la garde, dataient des années cinquante au contenu complètement lavé. De l’eau de boudin.
Parfois nous avions la surprise de tomber sur un cru d’exception. Je me souviens du nom du viticulteur Pollet dont Joseph restait inconditionnel. Des bouteilles de champagne au bouchon rabougri, gisaient là totalement éventées tant elles dataient. Il arrivait aussi que certaines traversent le temps pour offrir le meilleur d’un récoltant manipulant. Mon ami m’apprenait à reconnaître certaines énigmes mentionnées sur les étiquettes, notamment NM et RM qui figuraient sur les bouteilles de champagne. Le Négocient Manipulant achetait le raisin pour le champagniser, mélangeait des variétés très souvent, alors que le Récoltant Manipulant* le récoltait dans ses propres vignes pour élaborer son champagne.
Mon ami adorait faire plaisir et demandait l’année de naissance des invités pour choisir une bouteille de la même date.

Il me conduisait avec ma famille dans les meilleurs restaurants, notamment en Bretagne. Il commandait ses plats préférés la veille. Très connu dans région de Pornic, cela se faisait sans difficulté. Le homard grillé à la crème était sa préférence… 
Un jour, il me proposa un terrain à Chantilly, j’ai refusé comme les liasses qu’il me tendait pour que je change de costume ou de gabardine. Je souhaitais pas que notre amitié soit altérée par l’argent.

Son épouse était moins tendre avec moi. Pourtant j’étais intouchable, il n’y avait qu’elle qui pouvait dire du mal de moi. Si quelqu’un d’autre s’y essayait, elle lui arrachait les yeux pour me défendre. Des situations difficiles à supporter que je réussissais à gérer plutôt bien, le plus souvent. Je sais qu’ils ont quitté cette terre dans la plus grande solitude, fuis par tout le monde. J’étais rentré en Corse et ne communiquait plus que par courrier ou téléphone. J’ai gardé malgré tout de très bons souvenirs de celui qui m’appelait « mon meilleur » et d’Anne Marie en quête perpétuelle de preuves d’amour comme un tonneau des Danaïdes sans fin.
Une femme endurcie en quête de tendresse comme un bébé perdu sans la bienveillance de son entourage.

Quand ce genre de besoin vous assaille au point d’en réclamer encore et encore, c’est bien la preuve que l’argent ne fait pas le bonheur. Pour riches que soient les gens, ils sont ce que nous sommes avec, parfois, un besoin d’amour plus grand encore.

La réalité de leur vie révélée par touches tantôt secrètes, tantôt affichées et des comportements douloureux m’entraînait dans un univers inquiétant, fait d’incertitudes sur l’avenir de nos relations. Ils semblaient vouloir s’alléger de leur passé dramatique comme ils pouvaient, entre pudeur et lâcher prise…
Je devenais, sans aucune volonté de part, le juge de paix sur lequel on déposait les armes momentanément.
Je pense avoir été le témoin de leur triste vie, il ne demandait rien d’autre que mon amitié, elle nous en demandait beaucoup en nous sautant au cou… il fallait la serrer très fort pour qu’elle ressente notre présence. Cela la soulageait un temps, sa quête, comme à l’église, recommençait à chaque messe.

Ce fut un épisode bizarre de notre vie au risque de nous déboussoler aussi.

La vie ne m’apprend rien ?
Aujourd’hui, je suis endurci, je ne triche avec personne au risque de faire fuir.
L’authenticité, parfois dérange.
Cela ne m’inquiète plus, je suis serein, je vis à ma guise sans empiéter sur quiconque.
La vie me l’apprend bien…

*Manipulant, de manipuler, tourner les bouteilles dans leurs casiers, à intervalles réguliers pour une meilleure champagnisation sans dépôts….

Ce ciel inquiétant pourtant chargé d’or…

2 commentaires

    1. Soit on compose en espérant bien faire, soit on s’oppose et on s’en va.
      J’ai composé sans aucun regret. 🙂

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