Etait-ce mieux avant ?

Voilà la question qui tue, la « non question » qui attire la pensée philosophique.
Etonnant que personne n’ait songé à proposer ce sujet au bac philo du jour !
Aujourd’hui, on débat de tout y compris du sort des brindilles !

Je ne sais plus précisément quel était le contenu exact, cela m’importe peu, mais je me souviens qu’un journaliste d’investigations futiles s’était tourné vers un scientifique de renom pour qu’il donne son avis sur :
Etait-ce mieux avant ?
Evidemment, ses analyses dépourvues d’émotions, essentiellement tournées vers les progrès effectués depuis vieille lurette, prouvaient que l’homme est mieux armé que jadis pour affronter la vie.
La belle affaire ! Enfoncer des portes ouvertes !
Etait-il besoin d’instruire une telle enquête pour affirmer ce que nous savons déjà ?
L’homme de science avec son calme et sa notoriété a servi de caution à tous les idiots qui se trompent de sujet et qui ricanent.
Quelle preuve magistrale d’un hors sujet ! Quel rapport avec le ressenti ?

J’étais allé voir Marie-Anne et Catherine.
Deux belles personnes âgées que j’ai quotidiennement côtoyées durant mon enfance à la Navaggia. Elles étaient joyeuses et moi heureux de leur rendre visite.
Leurs yeux pétillaient à l’évocation de Barberine qui m’arrêtait au passage pour converser un peu et prendre des nouvelles de mes grands-parents…
A l’évocation d’André qui partait en forêt avec son ami Jacques, revenait avec le sourire, nous saluant tous au passage. Il m’emmenait à la chasse, veillait sur mes aïeux qui finissaient leur vie dans le quartier. Pierre son fils, encore enfant, rangeait le bois des personnes âgées sans qu’on lui demande quoi que ce soit. Rendre service était une joie pour lui. Le peuple de la Navaggia vivait en synergie, personne n’était indifférent au voisin, ni à l’autre.

Croyez-vous que Marie-Anne et Catherine ont évoqué le progrès ? Cette médecine en plein épanouissement, capable de réaliser des merveilles comme de s’éloigner de l’humain dans nos villages ? Cette science admirable qui fuit le rural pour en faire des déserts médicaux ? Ces commerces qui se concentrent à la périphérie des villes et meurent dans nos quartiers ? Ces têtes de gondoles si riches de produits qui font rêver les ménagères et jubiler les enfants ? Ces beaux véhicules qui ont du mal à circuler dans nos ruelles parce qu’on a oublié de pousser les maisons, du temps des ânes et des mulets, afin de leur faire large passage aujourd’hui ?

Je pense à Pilili, à Traianina, Reine, Madame Idda, Jany, Meloni, Muselli, i Balbotti, l’Agneau, Rémi Ricci, Stromboni François et Valère, Babunettu, a Marangona, Joseph di Z’Angèla, Ricci Rémi, Casachinu, Don Polu… tous épiciers, marchands d’électroménager, de meubles, bazar, marchands d’habits, de chaussures, de journaux, succursale de Manufrance.
La laverie d’Alice.
Le comptoir agricole dans le tournant de l’église, de mon ami Antoine de Rocca Serra que je remplaçais de temps en temps lorsqu’il devait s’absenter.
Josette la coiffeuse, Polu Quilici, Jean Bati, les coiffeurs.
Antonu Sissu, Rosa et Bébé Lilarò, Simonu Sissu, Antoine Crispi, Nunziata Dominati, Luisa Culijola, Caracas (un temps hôtel), Vescu, Curalucci, Maria Barbara, patrons de cafés.
I Leonetti/Mondoloni, I Marenghi et Achillu, boulangers…
Annie des Gourmets, Joséphine de la Pergola, restauratrices.
Ercolinu et Gaitanu, de la menuiserie Benetti, Asti l’électron libre.
Simonu u stazzunaghju, Rinaldu le tailleur, Monsieur Ange et Asineddu, les cordonniers.
Antoine Bartoli dit Ripolin, le peintre en bâtiment.
Lulu le muletier.
I Cesari, transporteurs de matériaux.
I Ricci, transports cars.
I Quilichini taxis, Doudou Nicolaï l’infatigable relais quotidien entre Lévie et Ajaccio.
Gjuvan-Dumenicu Andréani, i Bartoli, Miléliri, i Mondoloni, bouchers.
Aldu, André, Jacques, les maçons.
Sylvain mon grand-père, André et Jacques les ouvriers sylvestres (bûcherons).
U preti Lungheretti (chanoine), Maria di u murtoriu ma tante sonneuse de cloches, i stututori (les instits), i prufisori (les profs), u stadu (stade) di Jean Jean, i sgiucchi et i ghjatti di Nunziata Malfatti (chèvres et chats).
Cameddu, Zézé, les mécaniciens.
Tinu surnommé « pas de chance », homme aux multiples fonctions, mécanicien, plombier et gardien des eaux du village.
Le juge de paix, le notaire.
La gendarmerie.
Mela et Maestrati les médecins, François Grilmaldi le dentiste, Casanova le pharmacien, Angèle de Marco l’infirmière bénévole et puis Siki, mon père, amuseur public et balayeur des rues.
(J’ai écrit cette litanie dans la foulée sans faire de recensement précis, il y a forcément des oublis, elle n’est pas exhaustive. )

Et, j’allais oublier, le chef cantonnier qui m’a renversé avec sa Rosalie puis traîné du bar Le Progrès jusqu’à la fontaine de Vichy, en s’arrachant les cheveux, à ce qu’on m’a toujours dit.
Je n’ai dû mon salut qu’aux copains d’abord qui devisaient sur le mur devant le magasin Jany et m’ont arraché au trépas assuré.

Rendez-vous compte du fourmillement d’alors.
La vie était partout, le village figurait en tête – cinquième place me semble-t-il – du palmarès corse, grouillait d’activités diverses …
La Saint Laurent, fête patronale, mettait toute l’Alta Rocca en joie., mondialement connue disait-on avec malice !
Que reste-t-il aujourd’hui ?
Seuls, quelques bars et une épicerie ont survécu à l’hécatombe.

Que reste-t-il de nos beaux jours ?
On galère pour changer quelques tuiles fatiguées, bougées par la tempête et pour avoir un peu de tuf sur le chemin. Il aurait disparu du paysage, dit-on, alors que des camions entiers en charrient pour les grands travaux plus juteux. Avant, cela n’arrivait jamais, chacun y allait de sa contribution, toutes les portes étaient à portée de pas amicaux.
Le cumulus, magnifique avancée dans les chaumières, ne chauffe plus rien en attendant désespérément un réparateur…
Le progrès a oublié de fournir le cortège de mains expertes qui perpétuent le suivi, il avance et nous oublie au passage, fabriquant de beaux objets devenus vite inutilisables ou dont l’obsolescence est programmée.
Plus dure est la chute lorsque le civilisé chargé de progrès finit comme un sauvage qui meurt de soif devant un robinet fermé parce qu’il ignore sa fonction.
Devant tout ce progrès, l’homme ordinaire est perdu, totalement inefficace face au disfonctionnement soudain.

Faut-il faire appel à des scientifiques pour définir si c’était mieux avant ?
Je n’ai point besoin de prendre l’avis d’un savant pour dire le fond de mes entrailles et juger du bien fondé de mes sentiments.

« C’était mieux avant » est un ressenti et non une équation toute sèche… Un appel de la nostalgie comme celui de la forêt. Laissez-nous vivre au passé si cela nous chante et foutez-nous la paix avec vos analyses à briser rêves et joies, en enfonçant des portes ouvertes !

Il n’y a rien à démontrer lorsqu’on fait parler les entrailles et non l’intellect.
Etait-ce mieux avant ? La question n’existe pas, c’est un ressenti que la raison ignore.

Si rêver au temps d’avant nous aide à mieux traverser le présent, en quoi cela dérange les savants et les journalistes oiseux ?

Par avance, je demande pardon aux familles de personnes que j’ai oubliées. Il reste les commentaires en fin de texte pour compléter la liste qui est loin d’être exhaustive… J’ai volontairement utilisé tantôt les noms réels, tantôt les sobriquets à l’orthographe probablement fantaisiste… C’est ainsi que nous les avons connus. Ceci est un témoignage rapidement écrit, dans la foulée du sujet principal, sans chercher à être précis. N’y voyez donc qu’une évocation spontanée sans recherche préalable.  

Image en titre : L’école est-elle mieux aujourd’hui, même en photo ?
Malgré la sévérite de l’époque cette image dégage une âme.

Les voyages formaient la vieillesse en mélangeant jeunes et vieux.
Voyez cette belle unité.
Au cours complémentaire et déjà les traits de l’âge adulte.
Villageois reconnaissez-vous les airs de famille ?

7 commentaires

  1. Stella
    Quel plaisir de découvrir votre blog. Sur la deuxième photo de classe, j’ai reconnu ma grand-mère, Antoinette de Peretti (Mondoloni), sur la rangée du milieu, la 5 ième en partant de la gauche. La boulangerie de son père, détruite par les flammes en face du cimetière, lui a causé des années difficiles, d’ailleurs elle avait été sauvée des flammes par le curé qui habitait en face…

    1. Je suis Dominique le mari de Manette qui ne manque jamais de me faire lire tous les beaux textes de Simon….celui ci est particuliérement de circonstance dans la vie moderne que nous traversons et il pourrait en changeant les noms ou surnoms s adapter à mon village de Basterga ou j ai vécu toute mon enfance et mon adolescence.Malgré la mélencolie que ces évocations peut engendrer, il nous reste la satisfaction d avoir vécu ces périodes pleines de valeurs.Merci encore…. Bisous de nous deux.

      1. Merci Dominique,
        Manette m’avait informé un jour, déjà lointain, que vous suiviez le blog, particulièrement lorsqu’il s’agit de la vie dans nos villages.
        Cela me fait plaisir, évidemment, et si cela vous rappelle de bons souvenirs, vous m’en voyez ravi.
        Je vous embrasse aussi et un sourire à Manette. 🙂

  2. Cri du coeur partagé et oui, ressenti, mais qu’est ce que la vie si ce n’est ce que l’on ressent, ce qui nous constitue, avant que la réflexion ne s’exerce.
    Ceci me fait penser à votre publication « Ma Saint Laurent » qui m’a fait profondément penser « heureux ces enfants là, qui avaient le temps de l’envie ». Inéluctablement, le parallèle avec les enfances du progrès formatées à l’identique, identifiées au consommé, où avoir, c’est être.
    Imaginer, jongler avec l’ennui, fouiner, farfouiller, imiter, découvrir au rythme des fêtes et des saisons, observer l’étrange et l’étranger, décrypter les non-dits du haut de ses 3 pommes … avoir droit à une liberté non surveillée, ne pas étouffer sous la peur des parents …
    Beaucoup d’artistes de notre génération décrivent cette enfance, résumée à l’ennui, baignée dans la simplicité, apprise dans le stricte nécessaire comme terreau principal de la création de leur univers.
    Alors, oui, c’était mieux avant car ce n’est pas l’effort qui tue l’homme, même s’il vit de fait mois d’années, c’est le tout produit, le tout machine, le tout pas humain, le « tu n’es rien, tu ne peux rien ». Je souffre aujourd’hui pour tous ceux dont l’emploi n’a plus de sens, tellement éloigné entre le fait produit et le résultat ; je souffre en tant que « client » qui n’a plus aucun sens à part « payer » et « vos données » ; je souffre en entendant ma soeur me parler de son quotidien dans la grande distribution après déjà 20 ans de bons et loyaux services … je souffre, je souffre, je souffre de tellement tellement de liens, de respects, d’écoutes perdues et de toutes ces choses choses choses qui sont censées nous donner ce sens à exister et qui n’ont aucune valeur, chères ou pas, belles ou pas ; je souffre de ces bêtes de somme que nous sommes, attelées pour consommer et remplir les poubelles, enfouir ou rejeter tous nos déchets et massacrer nos terres, nos airs, nos mers et que dire alors du nombre d’espèces assassinées en quelques dizaines d’années …
    Impuissance, petit grain de sévené … comment ne pas arriver pour survivre aux portes de l’art, de l’art de penser, de l’art de se transcender, transcender toutes ces souffrances attachées au simple fait d’être en vie.
    Je me suis peut être laissée emporter, désolée … vous n’êtes pas seule Mystère Simonu …
    Envoyez nous vos hiboux pour que l’humour gagne malgré le grave du sujet !

    1. Chère Sylvie, vous venez d’écrire un deuxième texte sur le sujet. 🙂
      Je n’ai rien à ajouter.
      Les hiboux sont en vacances, dès leur retour, je leur demanderai de s’exprimer 😉
      Bonne soirée.

  3. Bonjour.
    Je pense (sauf erreur de ma part sur le sujet, chacun ayant sa propre idée là-dessus..) que c’était mieux avant (sans dénigrer pour autant l’évolution, et sans de suite vouloir faire table rase du vécu d’avant..), par rapport au monde dit moderne que nous vivons, et que beaucoup d’autres, malheureusement..subissent à tort.
    J’ai eu l’occasion, à plusieurs reprises d’assister à des concerts, dont chant polyphoniques corses, et dont je garde un souvenir et une grande émotion au fond du coeur et dans mon être et fort intérieur.
    J’ai pu assister à des concerts en chants du groupe..Barbara Furtuna..
    Maria.
    https://www.youtube.com/watch?v=bpZK_QTOtBk
    L’Arpeggiata – Christina Pluhar: Maria (sopra la Carpinese) – Barbara Furtuna
    Lamentu Di U Castagnu.
    https://www.youtube.com/watch?v=GA7F9ViibBg
    Barbara Furtuna – Lamentu Di U Castagnu
    Aucune nostalgie, même si dans l’émotion, mais surtout un immense respect, par rapport au passé, à nos anciens..grands-parents, comme parents aussi !
    Voilà mon ressenti.
    Bon appétit, bon après-midi, tout comme fin de journée, respectueusement..Denis.

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