Plongée dans Manufrance.

Le catalogue Manufrance était l’Amazon d’un autre temps.

Non par la célérité de la livraison, puisqu’il fallait être très patient, mais par l’abondance des articles proposés. La patience était d’époque et ne posait aucun problème. Le temps prenait son temps, chaque chose arrivait toujours à point. C’était un art de vivre, une sorte de philosovie plutôt que philosophie.

Grand-mère qui ne savait pas lire tenait toujours l’édition récente à portée de main dans un coin de sa chambre et la ressortait, très tard le soir, lorsque tout le monde était couché.
Elle était pourtant fourbue de sa journée de labeur.
Ce moment de solitude constituait son heure d’intimité comme d’autres se délassent en lisant un roman.
Elle se prenait à rêver de commandes.

A rêver seulement, les commandes réelles étaient rares car le sou ne roulait pas sur le plancher disjoint. Si une piécette s’y aventurait un jour, elle se perdait entre les planches qui recouvraient des gravas, le pile ou face était risqué aussi !

Parfois, en rentrant très tard d’une fête ou d’une partie de bridge qui s’était éternisée chez Vescu, au bar Le Progrès, je me hissais au niveau de l’unique petite fenêtre. La lumière trahissait sa présence à cette heure tardive, je savais qu’elle était plongée dans son catalogue préféré.

La petite fenêtre sur la droite.

Je ne faisais pas de bruit pour ne pas l’inquiéter et la regardais sourire en feuilletant Manufrance. Lorsqu’elle s’attardait sur une page et que son visage s’illuminait, j’imaginais le vélo tout neuf, d’un bleu métallisé, rutilant, qu’elle commandait pour nous. Je suis sûr qu’elle aurait bien aimé nous faire cette surprise. Nous habiller de pied en cap, de chic et de neuf, pour que nous soyons à la hauteur des plus fortunés du village. Elle gâtait toute la famille sans débourser un sou, le rêve plus accessible que la réalité. Son plaisir s’éteignait lorsqu’elle tournait la page et qu’elle feuilletait plus vite pour tomber sur une autre envie, un autre émerveillement. On aurait dit une gamine de maternelle découvrant des contes enchantés. Une personne âgée au sourire enfantin, l’espoir encore visible dans ses yeux.

Souvent, elle s’arrêtait à la rubrique « chaussures ». Ses pieds fatigués de trotter toute la journée, de la cave au grenier, du jardin à la cuisine, du poulailler à la porcherie, ne trainaient plus qu’un semblant de bottines, le cuir usé, parfois crevé, et la semelle menaçant de s’ouvrir au sol. Elle se protégeait avec des chaussettes de laine épaisse sans jamais se plaindre, de sorte que personne ne se rendait compte de rien.

Certains soirs, déjà bien avancés dans la nuit, je la surprenais, le visage illuminé devant la page « charentaises ». On aurait dit qu’elle fermait les yeux pour mieux apprécier ce confort interdit, les jambes allongées vers la cheminée, les doigts croisés sur le catalogue posé sur son ventre et le regard vague, porté vers les braises.
Les étincelles devenues bavardes dans un feu d’artifice soudain, lui racontaient des histoires joyeuses. Je l’imaginais, étirant ses pieds, bien au chaud, les semelles offertes au foyer pour admirer ces chaussons dont la réputation était parvenue jusqu’à la basse Navaggia.
Ah ! Qu’elle semblait heureuse comme une Baptistine, dans ses moments d’évasion, Battine !

Oui, c’est une certitude, lorsque d’autres rêvaient de broches et de colliers, d’or et de perles fines, grand-mère visait les charentaises pour soulager ses pieds meurtris par les courses incessantes de son labeur quotidien.

Lorsque le sommeil la gagnait et qu’elle avait fait le plein de rêves éveillés du côté de Saint-Etienne, siège de Manufrance, elle rangeait son plaisir toujours au même endroit et n’en parlait à personne, personne ne savait qu’elle visitait la manufacture stéphanoise tous les soirs lorsque la maisonnée était endormie.

Comment a-t-elle fait pour traverser le temps, souriant à son monde, sans jamais livrer la moindre plainte ?
C’est peut-être pour cette raison qu’on la disait sainte femme, les saintes s’occupent des autres et souffrent en silence…
On l’appelait mamma (maman), la mère de ses enfants et petits enfants, la mère de toute la famille.

Malgré notre condition peu réjouissante, nous étions heureux car l’amour des siens régnait dans le foyer.

Le petit plus qui n’a rien à voir.

4 commentaires

  1. Manufrance !!! il y avait même des armes me semble-t-il………….. et ma mémé avait commandé sa cuisine en formica (table et chaises bleu ciel à piètement acier chromé) chez Manu <3

  2. Pauvre petite femme, j’espère que de là-haut elle sait toute la tendresse qu’on ressent dans ce récit, ça serait sa récompense.
    Nos voisin avaient un catalogue manufrance, il ne fallait pas l’abimer et il était rangé sur un placard en hauteur, hors de portée des enfants. Tout un monde…
    J’adore l’expression du hibou, il est parti dans de hautes considérations ce soir 😉
    Bona sera Simonu.

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