{"id":4842,"date":"2014-10-31T16:36:36","date_gmt":"2014-10-31T15:36:36","guid":{"rendered":"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/?p=4842"},"modified":"2014-10-31T16:36:36","modified_gmt":"2014-10-31T15:36:36","slug":"ce-temps-qui-fuit-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=4842","title":{"rendered":"Ce temps qui fuit&#8230;"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size:medium;\"><a href=\"http:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2014\/10\/88169-dsc_0028.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-4843\" alt=\"DSC_0028\" src=\"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/files\/2014\/10\/DSC_0028-300x144.jpg\" width=\"300\" height=\"144\" \/><\/a>\u2026 et qui laisse des traces.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Il m\u2019arrive souvent de me replonger dans l\u2019atmosph\u00e8re du quartier de mon enfance. Il n\u2019a plus la m\u00eame allure, d\u00e9peupl\u00e9 et sans \u00e2me. J\u2019aime me souvenir de ce temps que je ne dirai pas meilleur mais qu\u2019il m\u2019a bien plu de vivre.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Le toit crev\u00e9. Les tuiles devenues \u00e9ponges satur\u00e9es en eau, gouttaient sous la pluie inondant le grenier. Des bassines plac\u00e9es aux endroits strat\u00e9giques emp\u00eachaient la pluie de tomber sur le lit les soirs d\u2019averses nourries. Les fen\u00eatres et les portes disjointes offraient un passage au vent pour qu\u2019il siffle plus fort et nous annonce son mordant, sa froideur m\u00eal\u00e9e d\u2019humidit\u00e9 gla\u00e7ante. Entendre le temps sans le voir, le deviner \u00e0 l\u2019abri des couvertures et du pull gard\u00e9 en surplus, \u00e9tait devenu un plaisir et un puissant g\u00e9n\u00e9rateur d\u2019imagination. Les pieds \u00e9taient bien au chaud contre un vieux fer \u00e0 repasser qui avait s\u00e9journ\u00e9 dans la cendre chaude, emmaillot\u00e9 dans des vieux journaux bien serr\u00e9s, recouverts d\u2019une laine usag\u00e9e. Sous les draps, je frissonnais en \u00e9coutant les rafales qui secouaient les volets branlants, incapables de se tenir tranquilles sur leurs gonds. Parfois, le frisson \u00e9tait plus invent\u00e9 que r\u00e9el. Pendant une accalmie, les gouttes rest\u00e9es en suspens ploquaient une \u00e0 une dans la r\u00e9serve qui s\u2019\u00e9tait form\u00e9e au-dessus de ma t\u00eate. Ce lit cocon me poussait \u00e0 faire des allers\/retours entre la chambre et l\u2019ext\u00e9rieur par la pens\u00e9e et tout le corps jouait le jeu, tant\u00f4t tremblant, tant\u00f4t r\u00e9chauff\u00e9. Dans notre mis\u00e8re, nous forgions nos richesses. Nous en profitions pour acc\u00e9l\u00e9rer l\u2019apprentissage des sensations, l\u2019exaltation des contrastes de la vie pour mieux l\u2019embrasser.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Nous faisions notre toilette devant le vieux robinet en laiton dans une sorte de niche creus\u00e9e dans le mur, tapiss\u00e9e de moisissures. Les mains en forme<span style=\"color:#333333;\">\u00a0 <\/span>de r\u00e9ceptacle r\u00e9coltaient l\u2019eau froide de la bassine blanche \u00e9maill\u00e9e et nous nous \u00e9brouions bruyamment en plongeant le visage dans cette vasque de fortune. Nos toilettes se trouvaient \u00e0 une centaine de m\u00e8tres sous le vieux ch\u00eane dans un endroit que les gens \u00e9vitaient en le contournant.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">La soupe cuisait longuement dans la chemin\u00e9e sur un feu endormi. Nous ne manquions jamais de pain sec que nous plongions quelques minutes et ressortions enrubann\u00e9 de poireaux encore fumants. C\u2019\u00e9tait notre go\u00fbter. Un peu de sel, du poivre et une lamp\u00e9e d\u2019huile d\u2019olive pr\u00e9lev\u00e9e dans une petite jarre \u00e0 la louche. Une saveur tr\u00e8s forte de rance parfois, lorsque l\u2019huile avait s\u00e9journ\u00e9 trop longtemps dans la r\u00e9serve. Le pain devenu \u00ab\u00a0baba \u00e0 la soupe\u00a0\u00bb fondait dans la bouche et nous fermions les yeux pour exalter ce go\u00fbt \u00e2pre qui raclait la gorge au passage. Nous avions besoin de cette force de la vieille olive sans laquelle notre pain tremp\u00e9 n\u2019en \u00e9tait pas un. Aujourd\u2019hui encore, alors que je n\u2019en ai plus mang\u00e9 depuis longtemps, je garde ce go\u00fbt et cette force incomparables. Je suis impr\u00e9gn\u00e9 de cette vie, toujours plus \u00e0 mesure que je file vers la fin.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Nos parents et nos grands-parents surtout, \u00e9taient dot\u00e9s de cette force qui fait passer le message. Des paroles pr\u00e9gnantes, marqu\u00e9es du bon sens paysan, sorties d\u2019une vie brute capable d\u2019inventer, de transmettre et de graver. \u00a0\u00a0<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Mon grand-p\u00e8re qui aimait bien la chopine ne partait jamais en for\u00eat sans sa bonbonne \u00a0de vin. Il \u00e9tait plein d\u2019humour sans doute pour adoucir la duret\u00e9 de sa vie. Il <span style=\"color:#333333;\">\u00a0<\/span>passait la semaine hors du foyer et \u00a0disait \u00e0 son patron qui le surprenait en train de boire que si ses machines fonctionnaient au mazout, les ouvriers marchaient au vin de Maria Barbara. Et lorsque quelqu\u2019un demandait s\u2019il voulait un caf\u00e9 ou un verre de vin, il sugg\u00e9rait toujours un verre de vin en attendant le caf\u00e9.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Marco le voisin qui regardait sa s\u0153ur t\u00e2ter toutes les figues pour en trouver une bonne, disait \u00ab\u00a0Continue comme \u00e7a, ce soir elles seront toutes m\u00fbres\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Yvonne, l\u2019autre voisine qui tenait compagnie \u00e0 ma grand-m\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas en reste. Elle s\u2019\u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9e dans le bon mot. Se souvenant d\u2019une personne qui avait \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e dans la fosse remplie d\u2019eau (\u00e0 cause des pluies incessantes), elle d\u00e9clarait\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! Ils l\u2019ont mise \u00e0 tremper jusqu\u2019\u00e0 demain comme la morue\u00a0\u00bb\u2026 et bien d\u2019autres encore.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-size:small;\">Lorsque l\u2019on a v\u00e9cu dans un tel bain de lutte contre la mis\u00e8re ambiante pour la rendre plus douce, <span style=\"color:#333333;\">\u00a0<\/span>forc\u00e9ment on sourit \u00e0 la vie. Je conserve l\u2019estampille \u00ab\u00a0Navaggia\u00a0\u00bb, le quartier de mon enfance. J\u2019aime \u00e9voquer ces gens qui sont partis en laissant leur forte pr\u00e9sence. Comment les oublier\u00a0? Ils sont encore l\u00e0, au d\u00e9tour d\u2019une rencontre, au coin d\u2019une vieille maison, dans l\u2019\u00e2tre de la chemin\u00e9e ou dans la vision d\u2019un vieux toit qui a gard\u00e9 les stigmates du temps\u2026J\u2019aime me souvenir de cette force qui a fait de moi un amoureux fou de la vie.<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026 et qui laisse des traces. Il m\u2019arrive souvent de me replonger dans l\u2019atmosph\u00e8re du quartier de mon enfance. Il n\u2019a plus la m\u00eame allure, d\u00e9peupl\u00e9 et sans \u00e2me. J\u2019aime me souvenir de ce temps que je ne dirai pas meilleur mais qu\u2019il m\u2019a bien plu de vivre. Le toit crev\u00e9. Les tuiles devenues \u00e9ponges<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=4842\">Lire la suite de <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0Ce temps qui fuit&#8230;\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[11],"tags":[],"class_list":["post-4842","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-divers"],"aioseo_notices":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/paTogX-1g6","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4842","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4842"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4842\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4842"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4842"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4842"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}