{"id":32451,"date":"2021-03-25T14:09:07","date_gmt":"2021-03-25T13:09:07","guid":{"rendered":"https:\/\/simonu.home.blog\/?p=32451"},"modified":"2021-03-25T14:09:07","modified_gmt":"2021-03-25T13:09:07","slug":"mes-departs-etaient-des-adieux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=32451","title":{"rendered":"Mes d\u00e9parts \u00e9taient des adieux."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une amie, assidue du blog, me faisait part de certaines attitudes similaires \u00e0 celles que vous allez d\u00e9couvrir, concernant ses retours sur le continent. <br \/>Pour elle, le temps du mutisme d\u00fb \u00e0 l\u2019\u00e9motion de quitter ses parents se mesurait en n\u0153uds marins. Quelques encablures, du quai d\u2019Ajaccio jusqu\u2019au franchissement des \u00eeles sanguinaires. Pour moi, c\u2019\u00e9tait le virage de Cirana, l\u2019endroit \u00e0 partir duquel on perdait de vue le village puis la descente du Baladin, une sorte de fronti\u00e8re \u00e0 l&rsquo;\u00e9motion, qui m&rsquo;autorisait \u00e0 retrouver ma voix cadenass\u00e9e dans la gorge, interdite, jusque-l\u00e0.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque fois que je revenais vers l\u2019\u00eele, j\u2019attendais le moment de mettre le pied \u00e0 terre pour \u00eatre rassur\u00e9. Quel que fut l&rsquo;endroit du d\u00e9barquement, y compris Ajaccio situ\u00e9 \u00e0 plus de cent kilom\u00e8tres, je serais m\u00eame rentr\u00e9 chez moi \u00e0 pied. <br \/>Au retour des vacances, je m\u2019en fichais. Une fois sur le bateau, il pouvait m\u2019arriver n\u2019importe quoi, cela me laissait indiff\u00e9rent. Puisque je partais, je pouvais aller me pendre\u2026 d\u2019ailleurs, il m\u2019en est arriv\u00e9 des aventures sans qu\u2019elles m\u2019\u00e9meuvent. Un jour, le bateau prenait feu en pleine mer, une autre fois c\u2019\u00e9tait l\u2019alerte \u00e0 la bombe \u00e0 minuit\u2026 aucune crainte, rien. Le fait de m&rsquo;\u00e9loigner de chez moi, de m&rsquo;en aller, me laissait totalement froid, insensible \u00e0 n&rsquo;importe quel malheur&#8230;<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai connu des travers\u00e9es mouvement\u00e9es par mer d\u00e9mont\u00e9e. Les premi\u00e8res fois, je voyageais en quatri\u00e8me classe qui n&rsquo;existe plus, la classe du b\u00e9tail, assis par terre, je courais d\u2019une paroi \u00e0 l\u2019autre, l\u00e0 o\u00f9 le tangage me poussait. Il m\u2019est arriv\u00e9 de plonger dans le vomi des voyageurs en essayant d&rsquo;attraper ma valise qui fuyait au gr\u00e9 des fac\u00e9ties de la M\u00e9diterran\u00e9e en folie et rester impassible\u2026 J\u2019ai cette chance de ne pas avoir le mal de mer, du tout, et l&rsquo;estomac bien accroch\u00e9. Je vous \u00e9pargne les d\u00e9tails. Je dormais coinc\u00e9 entre deux poutres et recevais tous les effluves qui montaient des fers ou des enfers. On aurait dit, deux m\u00e8tres plus bas, des \u00e2mes en peines en train de vider leurs entrailles par geysers puissants et sporadiques. <\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, je voyageais en famille. Nous occupions des fauteuils pour une travers\u00e9e diurne. La mer n\u2019\u00e9tait pas sage. Elle jouait \u00e0 nous balloter de charybde en scylla. La peur avait gagn\u00e9 un grand nombre de passagers. Juste devant moi, un touriste pris de panique avait perdu la raison et tambourinait sur les fauteuils, cr\u00e9ant une sorte d\u2019agitation, presque d\u2019\u00e9pouvante dans les trav\u00e9es. Lorsqu\u2019il s\u2019est lev\u00e9, son \u00e9pouse en pleurs criait \u00ab\u00a0Suivez-le, il veut se jeter par-dessus bord\u00a0\u00bb. Je l\u2019ai suivi, l&rsquo;homme \u00e9tait un colosse, il devait faire deux fois ma taille et mon poids. Je le surveillais \u00e0 quelques pas. La mer \u00e9tait d\u00e9chain\u00e9e. Il se penchait par-dessus le bastingage. Avec le mouvement du bateau et le basculement in\u00e9vitable du suicidaire, je serais parti dans les flots avec lui si j\u2019avais tent\u00e9 de le retenir. Je lui ai parl\u00e9 sans m\u2019approcher pour qu\u2019il vienne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur avec moi. Sa femme et ses enfants l\u2019attendaient. Par miracle, il m\u2019a \u00e9cout\u00e9 et a regagn\u00e9 sa place presque comme si rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9\u2026 un sursaut de lucidit\u00e9 sans doute. Je m\u2019en souviens encore, de l\u2019inqui\u00e9tude de ma femme et de mes enfants encore plus. La mer affam\u00e9e giflait tout ce qui \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de vague d\u00e9ferlante puis happait tout ce qui bougeait\u00a0devant sa langue gigantesque. Elle n\u2019aurait fait de moi qu\u2019une bouch\u00e9e si j\u2019avais eu la folie de suivre la personne jusqu\u2019au bastingage. Un f\u00e9tu de paille, une plume qu\u2019elle aurait engloutie pour assouvir sa col\u00e8re, pour rien\u2026<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sur la mer, j\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 rassur\u00e9. Dans les airs, je ne l\u2019\u00e9tais plus \u00e0 la suite d\u2019un \u00e9pisode qui aurait pu mal tourner. Lors d\u2019un voyage a\u00e9rien, \u00e0 l\u2019approche d\u2019Ajaccio, le train d\u2019atterrissage ne sortait pas. Nous avons tourn\u00e9 un bon moment avant de pouvoir toucher terre. Nous en avons fait des tours de man\u00e8ge en survolant l\u2019a\u00e9roport ! Un carrousel d\u2019\u00e9pouvante pour bon nombre de voyageurs. Je m\u2019\u00e9tais jur\u00e9 de ne plus monter dans un avion, sans toutefois devenir a\u00e9rodromophobe. Il m\u2019est arriv\u00e9 de repartir en avion sans stress. Une fois sur l\u2019appareil, je sais que je ne commande plus rien, mon c\u00f4t\u00e9 rationnel me rend la raison. Je n\u2019ai aucune peur une fois embarqu\u00e9, je respecte la logique la plus \u00e9l\u00e9mentaire. C\u2019est comme si je devais avoir peur des \u00e9clairs. Le temps orageux tient la foudre en main pour frapper o\u00f9 bon lui semble. Nous, nous subissons, alors \u00e0 quoi bon avoir peur\u00a0? Je fonctionne \u00e0 la raison, ce n\u2019est pas le cas pour tout le monde.<br \/>Ma phobie de l&rsquo;airbus, je la subis la veille de prendre l&rsquo;avion, cette nuit l\u00e0, je suis insomniaque, je voyage en imaginant tous les dangers. De la sorte, au petit matin, je les ai tous \u00e9puis\u00e9s&#8230;<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque d\u00e9part \u00e9tait un abandon avec l\u2019incertitude de retrouver, au retour prochain, ceux qui restaient sur place. Un moment de grande tristesse. Mon p\u00e8re, ma grand-m\u00e8re, mon grand-p\u00e8re et ma tante Marie avec qui j\u2019ai v\u00e9cu et dont j\u2019ai racont\u00e9 largement l\u2019histoire, sont partis sans que je puise les voir une derni\u00e8re fois. Sauf pour mon p\u00e8re que j&rsquo;ai retrouv\u00e9 dans son cercueil. J\u2019ai relat\u00e9 l\u2019\u00e9pisode dans \u00ab\u00a0Voir son p\u00e8re une derni\u00e8re fois\u00a0\u00bb. <br \/>Pour tous les autres, \u00e0 pr\u00e8s de mille kilom\u00e8tres d&rsquo;ici, je m&rsquo;isolais dans mon bureau pour me transporter sur la place de l\u2019\u00e9glise de mon village, par la pens\u00e9e, \u00e0 l\u2019heure des fun\u00e9railles. J\u2019ai v\u00e9cu chaque enterrement comme si j\u2019y \u00e9tais. J\u2019y \u00e9tais bien entendu ! J&rsquo;ai cette facult\u00e9 de me transporter l\u00e0 o\u00f9 mes \u00e9motions les plus fortes m&rsquo;entrainent. <br \/>Je voyais des amis, des voisins dans le cort\u00e8ge, je leur parlais en accompagnant les cercueils de ceux qui m\u2019ont tout appris. Je les voyais disparaitre sous terre, la gorge nou\u00e9e. Je ne retrouvais mes esprits qu\u2019\u00e0 la fin de la c\u00e9r\u00e9monie des condol\u00e9ances face \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du cimeti\u00e8re. Je connaissais la dur\u00e9e d\u2019une messe pour l\u2019avoir suivie plus d\u2019une fois lorsque j\u2019\u00e9tais enfant de c\u0153ur. <br \/>Le v\u00e9cu des fun\u00e9railles par la pens\u00e9e est probablement plus intense et plus d\u00e9chirant. Seul, face \u00e0 ces visages qui ne changeront plus jamais, l\u2019esprit rassemble et concentre l\u2019essentiel dans le r\u00e9sum\u00e9 de toute une vie. Un sentiment d\u2019abandon submerge celui qui n\u2019est pas sur place pour le dernier voyage.<br \/>Voil\u00e0 pourquoi chaque d\u00e9part \u00e9tait un adieu, toujours douloureux.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces moments que je crois avoir v\u00e9cus en les imaginant tr\u00e8s fort, me secouent encore aujourd\u2019hui\u2026<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D\u00e9sormais je vole. <br \/>Non pas en survolant les tombes mais en \u00e9crivant leurs histoires pour ne plus jamais les abandonner.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Partir\u00a0? <br \/>A chacun ses sentiments\u2026 les miens sont ceux d&rsquo;une nostalgie souriante&#8230;<br \/>\u00e7a vous \u00e9tonne ?<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il me reste un long voyage, le m\u00eame parcours que celui de mes a\u00efeux, accompagn\u00e9 du Bolero de Ravel et de la chanson \u00ab\u00a0Je viens du sud\u00a0\u00bb. <br \/>Mon dernier voyage&#8230;<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La travers\u00e9e de la M\u00e9diterran\u00e9e, pour moi c&rsquo;est fini.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><strong>Sur toutes les images : Propriano.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2021\/03\/b9595-propriano-004.jpg?w=1024\" alt=\"\" class=\"wp-image-32475\" \/><figcaption>Le d\u00e9part dans les r\u00eaves.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2021\/03\/1d870-propriano-045.jpg?w=1024\" alt=\"\" class=\"wp-image-32476\" \/><figcaption>Le bateau s&rsquo;\u00e9loigne du port. <\/figcaption><\/figure>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2021\/03\/4b9b2-propriano-062.jpg?w=1024\" alt=\"\" class=\"wp-image-32480\" \/><figcaption> Un cormoran nous regardait partir&#8230; <\/figcaption><\/figure>\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2021\/03\/3aa33-propriano-071.jpg?w=1024\" alt=\"\" class=\"wp-image-32481\" \/><figcaption>Dans la nuit, mon esprit imaginait la col\u00e8re des vagues&#8230;<br \/>Triste de nous voir d\u00e9j\u00e0 si loin, la mer \u00e9tait rageuse.<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une amie, assidue du blog, me faisait part de certaines attitudes similaires \u00e0 celles que vous allez d\u00e9couvrir, concernant ses retours sur le continent. 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Pour moi, c\u2019\u00e9tait<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=32451\">Lire la suite de <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0Mes d\u00e9parts \u00e9taient des adieux.\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":32467,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[30],"tags":[],"class_list":["post-32451","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-souvenir"],"aioseo_notices":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/paTogX-8rp","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32451","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=32451"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/32451\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=32451"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=32451"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=32451"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}