{"id":28609,"date":"2021-01-05T09:13:35","date_gmt":"2021-01-05T08:13:35","guid":{"rendered":"http:\/\/simonu.home.blog\/?p=28609"},"modified":"2021-01-05T09:13:35","modified_gmt":"2021-01-05T08:13:35","slug":"les-miroirs-du-temps-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=28609","title":{"rendered":"Les miroirs du temps."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, l&rsquo;ami Roger me mettait au d\u00e9fi de reconna\u00eetre l\u2019ensemble des personnes figurant sur la photo ancienne qu\u2019il me tendait. J\u2019en ai reconnu quelques-unes. Celles qui vivaient dans mon quartier et deux d\u2019entre elles me rappelaient des souvenirs pr\u00e9cis.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le clich\u00e9 date probablement de la fin des ann\u00e9es cinquante. J\u2019avais l\u2019impression de visionner un vieux film, d\u00e9ambulant parmi des gens qui m\u2019\u00e9taient familiers. Je devais avoir entre huit et dix ans, je me retrouvais parfaitement dans ce miroir du temps et mesurais les ann\u00e9es parcourues depuis lors.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A l\u2019\u00e9poque, je vivais avec ma tante, sacristine assidue qui passait une grande partie de ses journ\u00e9es \u00e0 arpenter les trav\u00e9es de l\u2019\u00e9glise. La sacristie n\u2019avait aucun secret pour elle, ni le clocher d\u2019ailleurs, puisqu\u2019elle \u00e9tait sonneuse de cloches, \u00e0 la vol\u00e9e pour les grand-messes, plus discr\u00e8tement pour les neuvaines et les ang\u00e9lus. La messe matinale \u00e9tait tint\u00e9e sur un rythme saccad\u00e9 et rapide si mes souvenirs sont exacts. Le glas \u00e9tait sa sp\u00e9cialit\u00e9. Les gens apprenaient un d\u00e9c\u00e8s dans le village au son mortuaire et reconnaissaient son jeu de cordes parfaitement aux allures. Parfois certains, \u00e0 l\u2019oreille exerc\u00e9e, disaient&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quissa, u n\u2019h\u00e8 mica Maria&nbsp;\u00bb&nbsp;(Ce n\u2019est pas Marie qui sonne le glas) Ils la reconnaissaient \u00e0 sa virtuosit\u00e9 comme d\u2019autres reconnaissent du Vivaldi.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon regard s\u2019est port\u00e9 imm\u00e9diatement sur le cur\u00e9 Lungheretti et ma tante qui se trouve \u00e0 gauche, s\u00e9par\u00e9s par le chef de gendarmerie Pellegrini (points bleus). J\u2019ai racont\u00e9 toutes mes histoires autour de l\u2019\u00e9glise de mani\u00e8re exhaustive. Je ne m\u2019\u00e9tendrai pas davantage, il doit en exister dans tous les coins du blog parmi les textes qui avoisinent le deuxi\u00e8me millier. Mon attention s\u2019est attard\u00e9e sur deux personnes. Tout \u00e0 droite, Xavier de Peretti dit Piuleddu (poussin) et \u00e0 gauche sur Paula de Peretti dite A Ripublica (la r\u00e9publique). J\u2019ignore l\u2019origine de leurs sobriquets.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait une nuit \u00e9toil\u00e9e de septembre 1971. Une voix pure s\u2019\u00e9levait dans le ciel de L\u00e9vie, juste sous la fen\u00eatre de ma chambre. Les grenouilles avaient cess\u00e9 de chanter, Xavier entonnait sa premi\u00e8re m\u00e9lodie. Les airs de \u00ab&nbsp;Opium&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Cobra&nbsp;\u00bb s\u2019infiltraient entre les vitres mal assur\u00e9es, au mastic d\u00e9faillant, et flottaient juste au-dessus de nos t\u00eates. Une musique douce venait nous r\u00e9veiller. Nous \u00e9tions jeunes mari\u00e9s, tout frais d\u2019une dizaine de jours. D\u2019abord surpris, nous nous sommes lev\u00e9s pour \u00e9couter, accoud\u00e9s au bord de la fen\u00eatre, ces tendres m\u00e9lodies qui nous \u00e9taient destin\u00e9es. Xavier donnait le tempo avec ses chants pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s puis un trio&nbsp;de guitaristes distilla des sons magiques d\u2019une puret\u00e9 \u00e9mouvante dans un ciel qui scintillait d\u2019une myriade de lucioles perdues dans l\u2019univers. Nous levions les yeux vers ce myst\u00e8re clignotant, enlac\u00e9s tendrement, parcourus par le frisson d\u2019une chair de poule insistante. Nous sommes rest\u00e9s muets, envahis par l\u2019\u00e9motion.<br \/>Du bas de notre vieille maison montait toute la tendresse du monde. Une s\u00e9r\u00e9nade d\u2019une douceur infinie que je n\u2019ai jamais oubli\u00e9e. J\u2019avais l\u2019impression de flotter dans la bont\u00e9, toutes les mauvaises pens\u00e9es s\u2019\u00e9taient enfuies de cette terre. Une humanit\u00e9 exprim\u00e9e en chansons, un moment \u00e9mouvant comme on n\u2019en conna\u00eet plus de nos jours sous les fen\u00eatres dans l\u2019obscurit\u00e9 d\u2019une nuit. La f\u00eate s\u2019est poursuivie \u00e0 la maison jusqu\u2019au lever du soleil. Tout \u00e9tait pr\u00e9vu, nous n\u2019avions rien vu venir.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Paula dite A Ripublica \u00e9tait une femme s\u00e8che dans son physique comme dans ses interventions. C\u2019\u00e9tait le genre de personne redoutable \u00e0 vous dire vos quatre v\u00e9rit\u00e9s ou plut\u00f4t les siennes, droit dans les yeux. Je l\u2019ai rarement vue en joie avec quelqu\u2019un mais toujours en col\u00e8re contre le monde entier. L\u2019irascibilit\u00e9 faite femme sans l\u2019ombre d\u2019un doute. Peut-\u00eatre n\u2019\u00e9tait-ce qu\u2019une impression d\u2019enfant. En tous cas, nous la redoutions, nous nous tenions \u00e0 carreau en la croisant pour ne pas r\u00e9veiller sa mauvaise humeur. J\u2019avais bonne r\u00e9putation. On disait que j\u2019\u00e9tais un gentil gar\u00e7on, poli et bien intentionn\u00e9. Je n\u2019avais donc pas de soucis \u00e0 me faire, m\u00eame avec elle.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A cause d\u2019un probl\u00e8me d\u2019oreille interne, je n\u2019avais pas trop le sens de l\u2019\u00e9quilibre. D\u00e8s qu\u2019il commen\u00e7ait \u00e0 faire nuit, je ne savais plus marcher sans claudiquer. Je titubais automatiquement du c\u00f4t\u00e9 droit. Cela m\u2019a valu pas mal de d\u00e9boires lors de mon service militaire, incapable de marcher au pas sans sortir du rang&#8230; Une histoire que j\u2019ai narr\u00e9e dans le d\u00e9tail dans \u00ab&nbsp;Quand la grande muette fait la sourde oreille&nbsp;\u00bb.<br \/>Comme les copains, j\u2019essayais d\u2019apprendre le v\u00e9lo avec moult difficult\u00e9s \u00e0 cause de mon c\u00f4t\u00e9 bancal. Je savais que pour filer droit \u00e0 v\u00e9lo, il fallait prendre de la vitesse. Pour cela, on m\u2019avait pr\u00eat\u00e9 une bicyclette sans freins et sans p\u00e9dales. Le freinage se faisait avec la semelle de la chaussure. Je m\u2019\u00e9tais plac\u00e9 en haut de la descente de la Navaggia entre le presbyt\u00e8re et l\u2019ancienne gendarmerie pr\u00eat \u00e0 d\u00e9valer la pente en lib\u00e9rant l\u2019\u00e9nergie potentielle. Jusqu\u2019au virage de Pilili, j\u2019ai fil\u00e9 sans probl\u00e8me, la pente est de bon pourcentage. C\u2019\u00e9tait un pari fou car j\u2019aurais pu facilement passer de vie \u00e0 tr\u00e9pas en rencontrant un mur ou en versant dans un ravin. Apr\u00e8s le virage, la route devenait plate progressivement, je n\u2019\u00e9tais plus m\u00fb que par l\u2019\u00e9nergie cin\u00e9tique qui ralentissait la vitesse me plongeant aussit\u00f4t face \u00e0 mon probl\u00e8me d\u2019\u00e9quilibre. Paula se trouvait au milieu de la route un peu plus loin, je fon\u00e7ais sur elle. Se sentant vis\u00e9e, elle se d\u00e9porta sur le c\u00f4t\u00e9, je suivais son mouvement. Elle changea de c\u00f4t\u00e9, je ne commandais plus rien comme attir\u00e9 par un aimant. Cette man\u0153uvre involontaire donnait l\u2019impression que je la suivais. Paula s\u2019\u00e9tait mu\u00e9e en force d\u2019attraction. J\u2019ai fr\u00f4l\u00e9 son tablier et j\u2019ai percut\u00e9 le mur me r\u00e2pant la main contre une pierre. Je n\u2019ai pas temporis\u00e9 une seconde, l\u00e2chant le v\u00e9lo sur place, j\u2019ai pris la poudre d\u2019escampette vers la maison. Elle n\u2019a pas tard\u00e9 \u00e0 me retrouver\u2026 J\u2019ai r\u00e9ussi \u00e0 lui expliquer que ce n\u2019\u00e9tait pas volontaire, que j\u2019\u00e9tais emport\u00e9 par l\u2019affolement sans chercher \u00e0 la viser. Ma r\u00e9putation a jou\u00e9 en ma faveur\u2026 elle a fini par me croire.<br \/>Depuis, ce jour, je la saluais et \u00e9changeais quelques mots avec elle. C\u2019\u00e9tait une belle mani\u00e8re de rompre le mythe de la sorci\u00e8re. J\u2019ai d\u00e9couvert une femme adorable et j\u2019ai bien compris ce jour-l\u00e0, que rien ne rempla\u00e7ait le dialogue. Penser \u00e0 la place des autres et faire des supputations, c\u2019est souvent filer dans le mur avec un v\u00e9lo sans p\u00e9dales et sans freins.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En activant tous ces miroirs du temps que sont les vieilles photos, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019avoir v\u00e9cu plusieurs vies. Je suis surpris de me souvenir de tant de choses. De surcro\u00eet, je ne raconte que ce qui est racontable, vous imaginez que je peux facilement doubler la mise. Je me demande ce qu\u2019il me reste encore \u00e0 vivre ou \u00e0 d\u00e9couvrir. Cela ne m\u2019inqui\u00e8te pas, j\u2019ai encore plein d\u2019espoir.<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">A propos de la photo.&nbsp;<\/p>\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br \/><em>L\u2019\u00e9glise \u00e9tait encore un point central et le clocher une boussole. On le voyait de tous les coins du village. Le cur\u00e9 organisait des sorties, des p\u00e8lerinages pour les adultes et une escapade vers la mer le lundi de p\u00e2ques pour les enfants. De nombreuses personnes peuvent \u00eatre identifi\u00e9es par les l\u00e9vianais d\u2019un certain \u00e2ge. Pour ma part, j\u2019en reconnais une bonne moiti\u00e9. Certains se souviendront de P\u00e9pina Nicoli, chanteuse l\u00e9vianaise que l\u2019on voit \u00e0 gauche pench\u00e9e \u00e0 la troisi\u00e8me fen\u00eatre du car.&nbsp;<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un jour, l&rsquo;ami Roger me mettait au d\u00e9fi de reconna\u00eetre l\u2019ensemble des personnes figurant sur la photo ancienne qu\u2019il me tendait. J\u2019en ai reconnu quelques-unes. Celles qui vivaient dans mon quartier et deux d\u2019entre elles me rappelaient des souvenirs pr\u00e9cis. Le clich\u00e9 date probablement de la fin des ann\u00e9es cinquante. 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