{"id":27627,"date":"2020-12-10T10:24:55","date_gmt":"2020-12-10T09:24:55","guid":{"rendered":"http:\/\/simonu.home.blog\/?p=27627"},"modified":"2023-06-26T06:48:34","modified_gmt":"2023-06-26T06:48:34","slug":"di-tozza-in-tozza","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=27627","title":{"rendered":"Di tozza in tozza."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens des veill\u00e9es.<br><br>Lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, les longues soir\u00e9es d\u2019hiver se d\u00e9roulaient au coin du feu jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre gagn\u00e9 par le sommeil. On se r\u00e9unissait tant\u00f4t chez le voisin, tant\u00f4t chez nous. <br>Les plus anciens croquaient un grain de raisin \u00e0 l\u2019eau de vie, parfois un pruneau ou un vin du Cap dans un petit verre \u00e0 liqueur, sur le coup des dix heures du soir. Ma grand-m\u00e8re disaient que le Cap Corse \u00e9tait un remontant. Alors chacun se \u00ab\u00a0remontait\u00a0\u00bb cu u bichjirinu.<br>D\u00e8s l\u2019\u00e2ge de dix ans j\u2019eus droit au grain de raisin que je promenais longuement sur la langue, le caressant avec les molaires, le faisant rouler en plusieurs \u00ab\u00a0va et vient\u00a0\u00bb jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puiser les vapeurs de l\u2019eau de vie.<br>Puis, CRAC ! D\u2019un coup sec, le grain explosait lib\u00e9rant la pulpe que l\u2019alcool avait impr\u00e9gn\u00e9e au fil du temps de repos dans un coin de la cave. Cette lib\u00e9ration soudaine, surprenait les papilles, provoquant un clignement des yeux et une moue marqu\u00e9e. La premi\u00e8re fois seulement.<br>Les veill\u00e9es se succ\u00e9daient et le palais juv\u00e9nile s\u2019habituait, le moment de la \u00ab\u00a0croque grain\u00a0\u00bb \u00e9tait tr\u00e8s attendu, sans l\u2019effet de surprise.<br>Grand-m\u00e8re, gardienne des bocaux entrepos\u00e9s dans un endroit frais et obscur, \u00e0 la cave souvent, choisissait le plus ancien pour passer l\u2019hiver. L\u2019eau de vie avait pris la couleur d\u2019un vieux cognac qu\u2019elle jugeait \u00e0 travers le verre poussi\u00e9reux devenu opaque, en d\u00e9gageant un petit hublot de visite avec son pouce. Tous ces petits gestes, toutes ces petites manies \u00e9taient signes d\u2019amour et de plaisir \u00e0 donner aux autres. C\u2019\u00e9tait un petit cadeau pr\u00e9par\u00e9 de longue date \u00e0 cette intention et cette intention seulement. Les soir\u00e9es d\u2019hiver \u00e9taient de haute importance, renfor\u00e7aient les liens entre voisins et habitants du m\u00eame quartier, un rite qui entretenait la solidarit\u00e9 en la maintenant active.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Longtemps, je v\u00e9cus chez ma tante qui n\u2019aimait pas la solitude nocturne. <br>Une tante insomniaque toujours branch\u00e9e sur le divin, elle conversait une bonne partie de la nuit avec lui \u00e0 haute voix, j\u2019avais du mal \u00e0 dormir aussi, en entendant et suivant ses dol\u00e9ances.<br>Sans doute pour tomber plus facilement dans les bras de Morph\u00e9e, Maria recherchait les sorties d\u2019apr\u00e8s diner. Elle \u00e9tait infatigable, elle trottait toute la journ\u00e9e en livrant des t\u00e9l\u00e9grammes \u00e0 domicile.<br>Notre habitation, \u00e0 la sortie du village, \u00e9tait assez \u00e9loign\u00e9e des autres maisons de sorte que le parcours d\u00e9sert nous semblait plus long lorsque nous rentrions en pleine obscurit\u00e9.\u00a0Nous \u00e9tions souvent par monts et par vaux, je veux dire chez l\u2019un ou chez l\u2019autre assez loin de notre logis.<br>Nous savions que le retour tardif apr\u00e8s minuit allait provoquer une vague d\u2019\u00e9motions.<br>Nous rencontrions souvent une \u00e2me en peine, perdue dans l\u2019obscurit\u00e9 du maquis que nous longions en revenant chez nous. Tante \u00e9tait tr\u00e8s sensible pour d\u00e9busquer les fant\u00f4mes en vadrouille. Elle en devinait toujours un, \u00e0 la faveur d\u2019un mouvement de bruy\u00e8re ou d\u2019un bruit non identifi\u00e9.<br>Tr\u00e8s croyante, elle se voyait entour\u00e9e d\u2019\u00e2mes vagabondes qui ne sortaient que la nuit pour la saluer ou la sermonner d\u2019\u00eatre en vadrouille trop souvent.<br>Parfois, elle me disait \u00ab\u00a0Quissu h\u00e8 u t\u00f2 missiau, un\u2019h\u00e8 mica cuntenti\u00a0di veraci fora cussi tardi\u00a0!\u00a0\u00bb (parler local)<br>L\u2019imagination \u00e9tait \u00e0 la f\u00eate et les frissons parcouraient tout le corps pour donner plus de force et une certaine cr\u00e9dibilit\u00e9 aux ph\u00e9nom\u00e8nes invent\u00e9s par l\u2019esprit en libert\u00e9.<br>J\u2019ai ador\u00e9 ces moments qui m\u2019ont aiguis\u00e9 le sens de l\u2019observation et d\u00e9velopp\u00e9 celui des contrastes \u00e0 l\u2019origine de mon \u00e9picurisme. <br>Depuis lors, je n\u2019ai cess\u00e9 de cultiver les sensations fortes et contraires, jamais contrariantes,\u00a0toujours fondatrices.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour en venir au sujet du titre que j\u2019ai volontairement retard\u00e9 pour donner du corps au texte, je vais vous narrer une anecdote qu\u2019on disait \u00ab\u00a0histoire\u00a0\u00bb pour faire plus s\u00e9rieux et plus cr\u00e9dible.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tata racontait qu\u2019un jour, un homme avait d\u00e9cid\u00e9 de faire une sortie en montagne avec sa femme. <strong>C<\/strong>\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois et cela \u00e9tonna son \u00e9pouse. L\u2019homme \u00e9tait persuad\u00e9 qu\u2019elle le trompait et avait d\u00e9cid\u00e9 de la supprimer en la faisant tomber d\u2019un \u00e0-pic pour simuler un accident. Il filait de rocher en rocher cherchant le plus haut, le plus dangereux pour ne pas rater son coup. Essouffl\u00e9e, sa femme faisait des pauses. Il l\u2019encourageait \u00e0 le suivre lorsqu\u2019elle s\u2019arr\u00eata haletante et lui adressa :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Mi porti di tozza in tozza come i pandicini di bocca in bocca !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mari marqua un temps d\u2019arr\u00eat, r\u00e9fl\u00e9chit un instant et lui dit : Tu as raison, tu te reposes un peu et on retourne \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il s\u2019\u00e9tait persuad\u00e9, un soir de veill\u00e9e, que sa femme le trompait. Il avait remarqu\u00e9 que l\u2019homme qui lui faisait face b\u00e2illait juste apr\u00e8s elle. Il crut y voir un signe de connivence. <br>Terrible pens\u00e9e qui persuade jusqu\u2019\u00e0 en perdre toute lucidit\u00e9 et toute raison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lors de la randonn\u00e9e, la femme lui avait lanc\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Tu me portes de rocher en rocher comme les b\u00e2illements de bouche en bouche !<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le mari venait de comprendre sa m\u00e9prise et cessa sur le champ de poursuivre sa funeste entreprise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J\u2019ai toujours pens\u00e9 que cette histoire \u00e9tait n\u00e9e de l\u2019imaginaire des assidus de la veill\u00e9e hivernale au coin du feu. Les conteurs \u00e9taient l\u00e9gion dans ce bain permanent d\u2019anecdotes parfois amorc\u00e9es d\u2019un fait r\u00e9el puis remodel\u00e9es \u00ab&nbsp;di cozza in cozza&nbsp;\u00bb, si j\u2019ose dire.<br>Il est probable, aussi, que ces r\u00e9unions et cette proximit\u00e9 \u00e0 la chaleur de l\u2019\u00e2tre aient pu engendrer, inconsciemment, comme un rituel, ce genre d\u2019aventures.<br>A votre intime conviction.<br><br>Je me suis nourri de ces magnifiques moments et j\u2019en suis tr\u00e8s heureux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/img_20170604_145238.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27641\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00ab\u00a0Di tozza in tozza&#8230;\u00a0\u00bb De rocher en rocher&#8230;<br>\u00ab\u00a0Quoique, pas tr\u00e8s vertigineux.\u00a0\u00bb dit le cochon.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/img_20170604_143319_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27642\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">\u00ab\u00a0C&rsquo;est ben vrai, \u00e7a !\u00a0\u00bb pensent les chevaux sauvages.<\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/wp-content\/uploads\/2023\/03\/img_3206.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-27644\"\/><figcaption class=\"wp-element-caption\">Rochers di u Cuscionu en Alta Rocca.<\/figcaption><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je me souviens des veill\u00e9es. Lorsque j\u2019\u00e9tais enfant, les longues soir\u00e9es d\u2019hiver se d\u00e9roulaient au coin du feu jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre gagn\u00e9 par le sommeil. On se r\u00e9unissait tant\u00f4t chez le voisin, tant\u00f4t chez nous. Les plus anciens croquaient un grain de raisin \u00e0 l\u2019eau de vie, parfois un pruneau ou un vin du Cap dans<a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=27627\">Lire la suite de <span class=\"screen-reader-text\">\u00ab\u00a0Di tozza in tozza.\u00a0\u00bb<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":50731,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"jetpack_post_was_ever_published":false,"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":false,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2}},"categories":[30],"tags":[],"class_list":["post-27627","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-souvenir"],"aioseo_notices":[],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/wp-content\/uploads\/2020\/12\/IMG_4205.jpg","jetpack_likes_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/paTogX-7bB","jetpack_sharing_enabled":true,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/27627","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=27627"}],"version-history":[{"count":10,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/27627\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":52336,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/27627\/revisions\/52336"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/50731"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=27627"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=27627"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=27627"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}