{"id":13103,"date":"2019-04-24T12:22:49","date_gmt":"2019-04-24T11:22:49","guid":{"rendered":"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/?p=13027"},"modified":"2019-04-24T12:22:49","modified_gmt":"2019-04-24T11:22:49","slug":"anecdotes-pascales-u-binidittu","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lecoursdelavie.com\/?p=13103","title":{"rendered":"Anecdotes pascales. (U binidittu)"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify;\"><a href=\"http:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2019\/04\/9c9b3-img_6370j.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-13030\" src=\"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/files\/2019\/04\/IMG_6370j-300x252.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"252\" \/><\/a>La vie dans nos quartiers et autour de l\u2019\u00e9glise s\u2019accompagnait toujours d\u2019anecdotes plus ou moins croustillantes. Des petits faits qui restaient confidentiels, confin\u00e9s au quartier avant de se r\u00e9pandre plus largement \u00e0 la faveur d\u2019une fuite sur la place de l\u2019\u00e9glise entre boulistes au repos. Ces points de rep\u00e8res fixaient \u00e0 leur mani\u00e8re les us et coutumes de l\u2019\u00e9poque pour perp\u00e9tuer leur m\u00e9moire. Leur r\u00e9cit, quelques d\u00e9cennies plus tard, r\u00e9v\u00e8le le mode de vie d\u2019alors, un moyen de se souvenir.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Le samedi saint, apr\u00e8s la messe de minuit, des salves de coups de fusils d\u00e9chiraient la nuit sans \u00e9tonner personne. Elles \u00e9taient cens\u00e9es annoncer la r\u00e9surrection du Christ. C\u2019\u00e9tait une tradition. Sur la place de l\u2019\u00e9glise, on allumait le feu destin\u00e9 \u00e0 la cons\u00e9cration de l\u2019eau b\u00e9nite nouvelle. Une eau salvatrice, bienfaitrice, destin\u00e9e \u00e0 prot\u00e9ger ceux qui fr\u00e9quentaient le b\u00e9nitier ou se pla\u00e7aient \u00e0 port\u00e9e de goupillon lors d\u2019une b\u00e9n\u00e9diction. La production du soir \u00e9tait suffisante pour asperger le croyant durant l\u2019ann\u00e9e \u00e0 venir.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Tout le monde n\u2019\u00e9tait pas d\u2019accord sur la r\u00e9surrection au milieu de la nuit, certains, dont Charlot Tateddu \u00e9tait le plus convaincu des L\u00e9vianais, ne sortaient leur escopette que le lendemain pour c\u00e9l\u00e9brer le m\u00eame \u00e9v\u00e8nement aux alentours de dix heures. La pol\u00e9mique sur le jour et l\u2019heure du r\u00e9veil du Christ battait son plein\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Durant la messe qui pr\u00e9c\u00e9dait la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019eau, certains tenaient un flacon, au plus une bouteille d\u2019un litre d\u2019H2O de la fontaine du quartier, pour leur r\u00e9serve personnelle. C\u2019\u00e9tait l\u2019occasion de se rassurer pour les mois \u00e0 venir avec la transformation de la flotte ordinaire en eau sacr\u00e9e salvatrice. Le liquide miraculeux servait \u00e0 mes grands-parents (comme \u00e0 d\u2019autres) pour r\u00e9veiller le cochon lorsqu\u2019ils le croyaient mal en point, somnolant dans sa porcherie. Le suid\u00e9 \u00e9tait un bien pr\u00e9cieux qui nourrissait toute une famille durant une bonne partie de l\u2019ann\u00e9e sous forme de charcuterie, et sa perte annon\u00e7ait des jours difficiles. Le sauvetage s\u2019accompagnait presque toujours d\u2019une bonne saign\u00e9e en coupant l\u2019oreille du porcin. L\u2019eau b\u00e9nite \u00e9tait le m\u00e9dicament du pauvre, le dernier recours pour tenter de sauver la b\u00eate nourrici\u00e8re. H\u00e9las, \u00e7a ne marchait pas \u00e0 tous les coups et lorsque l\u2019animal se r\u00e9tablissait, on n\u2019\u00e9tait jamais certain \u00ab du cause \u00e0 effet \u00bb suppos\u00e9, il suffisait de le penser et d\u2019y croire.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">\u00c0nghjulu, le voisin ne mettait jamais les pieds \u00e0 l\u2019\u00e9glise. On le voyait une fois l\u2019an, le samedi saint, avec une bonbonne de cinq litres. A ma connaissance, c\u2019\u00e9tait le seul qui trimbalait un r\u00e9cipient aussi volumineux. En cas de catastrophe, le cur\u00e9 aurait pu se tourner vers lui pour un d\u00e9pannage. Une si grande quantit\u00e9 d\u2019eau b\u00e9nite pour un simple particulier ne relevait plus de l\u2019usage occasionnel de quelques gouttes bienfaitrices. C\u2019\u00e9tait un myst\u00e8re car il n\u2019en faisait ni partage ni commerce. Il s\u2019arr\u00eatait sur l\u2019une des premi\u00e8res trav\u00e9es en rentrant \u00e0 l\u2019\u00e9glise et s\u2019asseyait toujours \u00e0 la m\u00eame place en bout de rang c\u00f4t\u00e9 nef. Il posait sa dame-jeanne \u00e0 ses pieds en d\u00e9bordant sur le passage qui m\u00e8ne \u00e0 l\u2019autel. Le regard fix\u00e9 sur le tabernacle, il palpait l\u2019air, \u00e0 l\u2019aveuglette, de temps en temps pour s\u2019assurer que sa bonbonne \u00e9tait encore l\u00e0. Lorsqu\u2019il paraissait bien absorb\u00e9 par la messe, quelques fac\u00e9tieux qui s\u2019\u00e9taient plac\u00e9s derri\u00e8re lui, se passaient la tourie (grosse bouteille pansue) de mains en mains pour la poser \u00e0 l\u2019autre bout du rang. Peu habitu\u00e9 au silence de l\u2019\u00e9glise, notre croyant d\u2019un jour, se mettait \u00e0 hurler lorsque sa main baladeuse l\u2019avertissait que sa grosse bouteille avait disparu. Les oisifs d\u2019un soir \u00e9taient des fac\u00e9tieux, coutumiers des coups d\u00e9plac\u00e9s. Ils se rendaient \u00e0 l\u2019office de temps en temps, non pour prier mais pour s\u2019amuser. D\u2019ordinaire, mais de mani\u00e8re espac\u00e9e pour ne pas \u00e9veiller les soup\u00e7ons, ils mettaient de l\u2019encre dans le b\u00e9nitier du pilier situ\u00e9 juste \u00e0 l\u2019entr\u00e9e gauche de l\u2019\u00e9glise. Les personnes qui trempaient leurs doigts pour se signer se regardaient d\u2019un air inquiet, interrogateur,\u00a0 voyant le vis-\u00e0-vis frapp\u00e9 de quatre t\u00e2ches du c\u00f4t\u00e9 p\u00e8re, fils et saint esprit, autrement dit, sur le front, sur les \u00e9paules et sur la poitrine. Cela ne faisait pas rire tout le monde\u2026 Les chemisiers blancs que les dames sortaient pour la messe dominicale en portaient parfois les stigmates ind\u00e9l\u00e9biles.<\/p>\n<p>La r\u00e9serve annuelle d\u2019eau sacr\u00e9e \u00e9tait pr\u00eate, u binidittu (la b\u00e9n\u00e9diction des maisons) pouvait commencer les jours qui suivaient le Lundi de P\u00e2ques.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Le chanoine Lungheretti avait ses pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s pour faire la tourn\u00e9e des maisons. Le plan d\u2019attaque \u00e9tait \u00e9tabli de longue date et ne variait jamais. Pour l\u2019accompagner, il choisissait les plus \u00ab m\u00e9ritants \u00bb, ceux qui s\u2019\u00e9taient montr\u00e9s assidus aux messes matinales, de toute heure et de toute importance. Parfois, il engageait un ou deux rempla\u00e7ants choisis parmi les enfants de c\u0153ur prometteurs. C\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re de les encourager \u00e0 l\u2019assiduit\u00e9 aux offices et \u00e0 faire apprentissage car Antoine et moi prenions de l\u2019\u00e2ge. Nous formions la doublette attitr\u00e9e depuis quelques ann\u00e9es, l\u2019un portant le b\u00e9nitier avec sa r\u00e9serve d\u2019eau et l\u2019autre la sacoche \u00e0 soufflet pour r\u00e9colter les offrandes en monnaie sonnante et tr\u00e9buchante mais aussi en billets plus silencieux. De retour \u00e0 l\u2019\u00e9glise, le pr\u00eatre nous r\u00e9compensait, selon la recette du jour, plus ou moins g\u00e9n\u00e9reusement. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s appr\u00e9ciable pour faire un tour chez Madame Idda la coiffeuse pour dames et marchande de bonbons. Nous tentions quelques nougats \u00ab gagnants ou perdants \u00bb pouvant nous donner acc\u00e8s au gros lot, une pi\u00e8ce sucr\u00e9e volumineuse qui \u00e9tait l\u2019enjeu de la bo\u00eete. Un gros \u0153uf ou un poussin en p\u00e9riode pascale et un P\u00e8re-No\u00ebl en chocolat en p\u00e9riode natale.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">U binidittu durait quelques jours. Le village est tr\u00e8s \u00e9tendu et \u00e0 l\u2019\u00e9poque les maisons \u00e9taient presque toutes habit\u00e9es. L\u2019homme d\u2019\u00e9glise avait son plan bien \u00e9tabli et proc\u00e9dait quartier par quartier \u00e0 jour d\u00e9di\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Les gens \u00e9taient avertis du passage. Ceux qui attendaient la b\u00e9n\u00e9diction patientaient sagement dans la pi\u00e8ce principale. L\u2019endroit plus propret que d\u2019ordinaire sentait la javel, une belle nappe blanche sortie pour l\u2019occasion embellissait la table totalement d\u00e9barrass\u00e9e de tout objet encombrant. Toujours press\u00e9, le cur\u00e9 surgissait dans l\u2019entr\u00e9e, psalmodiait ses paroles d\u2019Evangile \u00e0 peine arriv\u00e9 sur le seuil. Tout le monde se levait, les mains jointes, la t\u00eate basse ; suivait en silence la b\u00e9n\u00e9diction jusque dans les chambres. Le pr\u00eatre proc\u00e9dait toujours ainsi, sans laisser le moindre temps de r\u00e9action. De la sorte, les gens \u00e9taient plong\u00e9s instantan\u00e9ment dans le recueillement, ils ne pouvaient que s\u2019incliner, c\u2019\u00e9tait imparable. S\u2019il y avait un malade ou une personne handicap\u00e9e dans le foyer, l\u2019eau b\u00e9nite s\u2019abattait abondamment sur la t\u00eate du disgraci\u00e9 et les pri\u00e8res devenaient plus appuy\u00e9es. L\u2019\u00e9motion montait plus vive aux yeux des dames, une charge survolt\u00e9e assurait, une fois la secousse pass\u00e9e, un peu d\u2019optimisme pour les mois \u00e0 venir. Rassur\u00e9es de ce passage tr\u00e8s attendu, elles retrouvaient un peu de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 avec les murs b\u00e9nis. D\u00e8s que le cur\u00e9 tournait les talons, celui qui portait la sacoche en accord\u00e9on, l\u2019entrouvrait en d\u00e9tournant le regard pour garantir la discr\u00e9tion de l\u2019offrande. Sur le pas de la porte, un sourire, le seul d\u00e9tach\u00e9 depuis son entr\u00e9e, un mot rapide, Lungheretti filait vers la chaumi\u00e8re voisine, le chemin \u00e9tait encore long.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Les ath\u00e9es ne souhaitaient pas la b\u00e9n\u00e9diction, ils \u00e9taient connus et le cur\u00e9 passait devant chez eux sans s\u2019arr\u00eater. Parfois pour des raisons qui leur \u00e9taient propres cette ann\u00e9e-l\u00e0, certains croyants gardaient porte close, se cachaient dans la chambre. Le voisin \u00e9tait charg\u00e9 d\u2019annoncer l\u2019absence fictive. Le pr\u00eatre n\u2019\u00e9tait pas dupe mais ne disait rien. Parfois, connaissant la raison de la porte close, il adressait rapidement une aspersion d\u2019eau b\u00e9nite. Cela n\u2019a l\u2019air de rien mais la famille \u00e9tait rassur\u00e9e si le voisin leur disait que la b\u00e9n\u00e9diction \u00e9tait pass\u00e9e discr\u00e8tement, chez eux aussi. Il n\u2019\u00e9tait pas rare, d\u00e8s que l\u2019aube blanche et l\u2019\u00e9tole apparaissaient par surprise au bout de la rue, de voir des personnes fuir et s\u2019enfermer \u00e0 double tour\u2026 Quelques toc\u2026toc sans insister, juste pour v\u00e9rifier si la b\u00e9n\u00e9diction \u00e9tait d\u00e9sir\u00e9e et l\u2019homme de Dieu nous faisait signe de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Le parcours s&rsquo;effectuait au pas cadenc\u00e9, sans \u00e9tats d&rsquo;\u00e2me de l&rsquo;officiant largement blind\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify;\">Ma grand-m\u00e8re \u00e9tait rassur\u00e9e, il ne restait plus qu\u2019\u00e0 attendre quarante jours pour l\u2019herbe de l\u2019Ascension et l\u2019\u0153uf cens\u00e9 prot\u00e9ger la maison du feu et de la foudre. En attendant, \u00ab\u00a0i crucetti di Pasqua\u00a0\u00bb (les croix de P\u00e2ques en feuilles de palme) avaient bonne allure, la maison \u00e9tait assur\u00e9e tous risques sans d\u00e9bourser grosse monnaie. La pi\u00e9cette ou le billet gliss\u00e9 dans le sac \u00e0 soufflet faisait office de p\u00e9cule d\u2019assurance pass\u00e9e avec le divin, \u00e0 la fortune ou l\u2019infortune de chacun\u2026<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2019\/04\/8e613-img_6365l.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-13031\" src=\"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/files\/2019\/04\/IMG_6365l-300x233.jpg\" alt=\"\" width=\"300\" height=\"233\" \/><\/a><em>Le village en hiver.<br \/>\n(Cliquez sur les images)<br \/>\n<\/em><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/simonuhome.files.wordpress.com\/2019\/04\/c8d8e-img_6347.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignleft size-medium wp-image-13032\" src=\"http:\/\/simonu.blog.lemonde.fr\/files\/2019\/04\/IMG_6347-236x300.jpg\" alt=\"\" width=\"236\" height=\"300\" \/><\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La vie dans nos quartiers et autour de l\u2019\u00e9glise s\u2019accompagnait toujours d\u2019anecdotes plus ou moins croustillantes. 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