Devancer l’appel.

DSC_2041Avertissement. Si vous êtes une personne dépressive, triste à mélancolie ou en état de faiblesse, ne lisez pas ce texte, il ne vous apportera rien. Pour équilibrer les choses de la vie, cet article est à classer dans ceux qui fichent le bourdon. Pour ma part, je suis vacciné. Journée lugubre malgré le soleil rayonnant.
Se souvenir de sa jeunesse…

 

On entendait souvent cette expression lorsque le service militaire était encore en vigueur. Les jeunes en attente, pour combler un vide, demandaient à effectuer plus tôt leur service afin de rentrer dans la vie active sans trop perdre de temps.
L’expression était rentrée dans le langage courant. Certaines personnes lasses d’une vie qui ne leur apportait plus grand-chose ou face à la maladie plaisantaient en déclarant qu’elles avaient devancé l’appel. Elles avaient demandé à Dieu de les rappeler avant l’heure, en espérant trouver mieux « vivre » ailleurs comme le jeune militaire pressé de rentrer dans la vie active.
Il arrive un moment où le décalage entre le mental et le physique devient trop important. C’est la conscience de la déchéance qui l’emporte et cela devient insupportable. Faut-il attendre que la mémoire vous quitte pour devenir totalement dépendant ? Devenir amnésique de la vie en même temps que boulet pour les autres ? Ne pas vivre en pleine conscience et voler le temps de ses proches ?
Faut-il attendre le naufrage physique et l’usure des facultés intellectuelles pour séjourner un peu plus sur cette terre ? Devenir anosognosique pour nier toute maladie, une atteinte neurologique qui vous plonge dans le déni alors que l’Alzheimer débutant est encore conscient de ses pertes de mémoire avant de sombrer dans le monde du silence ?
Difficile de penser à tout cela. Impossible d’anticiper, de savoir si déchéance il y aura ou non. Et pourtant on y songe dès que les premiers signes de faiblesse deviennent visibles.
J’imagine, comme pour le don d’organes, qu’on ne tardera pas à se pencher sur une sorte de testament concernant la fin de vie que chacun souhaite. Le droit est compliqué. Avez-vous toute votre tête au moment de la signature ? Tel psy dira oui, tel autre doutera. Vous n’êtes jamais totalement maître de vos désirs sauf à vous retrouver seul pour décider radicalement.
Ma solution pour ne pas m’éterniser lorsque ma présence sera devenue boulet est de devancer l’appel, ne pas attendre la déchéance totale. Cela, je le dois à ma marotte la « notion du temps ». Vivre deux ans, cinq ans de plus c’est beaucoup et rien du tout. Pas grand-chose pour moi. Je me souviens toujours de ce jeune homme de fin d’étude, alors que je m’inquiétais de la longueur du temps pour arriver aux vacances. Nous étions mi-mai, j’avais neuf ou dix ans, je galérais en classe… Il me répondit : « Hè mortu Louis XIV, passarà ancu sù mesi… »
De très nombreuses années ont passé, nous voilà au bout. C’est dire le peu de temps qui nous reste. A nous d’en faire une éternité en occupant les moindres recoins, les moindres minutes pour que les jours deviennent des semaines. Et toujours se souvenir que même Louis XIV est mort et cela fait bientôt soixante ans que Jules me l’a rappelé avec sa fameuse boutade.
Est-ce une manière d’exorciser la mort ? Sans doute. Se préparer pour le plus important des évènements de sa vie. Ce n’est pas rien de savoir qu’un jour on cessera d’être pour n’exister que dans la mémoire et l’esprit de ceux qui vous ont connus. S’en aller, ce ne sera pas compliqué c’est la vie qui décide mais s’épargner la douleur d’un départ n’est pas une sinécure. Je m’y fais depuis longtemps pour ne jamais être surpris, je ferai en sorte de ne pas infliger des moments douloureux à ceux qui restent… en devançant l’appel.
Comment ? Je ne le sais toujours pas. Peut-être faut-il faire évoluer ou modifier le serment d’Hippocrate devenu serment médical qui n’a pas encore abordé la notion « devancer l’appel ». Peut-être une sorte de codicille à ce dernier serment contemporain, l’élargissant à la fin de vie dans sa dimension humaine et sociale. Devancer l’appel deviendra chose possible sans tergiverser davantage car le temps est précieux mais pénible et désastreux lorsque vous ne parvenez plus à le remplir de plaisirs. Une souffrance que vous communiquez inutilement à votre entourage.
C’est dur mais puisqu’il faut partir… s’en aller dignement.
DSC_2043… au crépuscule de la tendresse.

 

2 Comments

  1. Bonjour. Une précision pour votre gouverne.

    La classe de fin d’études sanctionnait la fin de la scolarité primaire pour des enfants qui traînaient encore en CM2 après l’âge de 12 ans. Ils passaient deux années dans cette classe à peaufiner le lire, l’écrire et compter… quelques notions d’histoires et de sciences appliquées pour tenter de décrocher le certif (Certificat d’études primaires). Cela n’a jamais empêché un élève de ce niveau de faire preuve d’humour, d’imagination et d’user du sens philosophique avec fulgurance comme le fit mon ami Jules ce jour-là en évoquant Louis XIV. Cette boutade a déclenché mon idée d’intégrer la notion de temps pour principe de vie. Déjà les prémices d’un parcours épicurien.
    Par ces mots, je salue tous mes amis qui sont passés chez M. Mattei, l’instit en blouse grise de la classe de fin d’études… Il n’a pas toujours eu la vie facile, non plus.

  2. Tout comme toi j’espère aussi (si c’est neccessaire) devancer l’appel. C’est d’ailleur ce que je dis souvent à mon fils.

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