Les bottes.

Vous l’avez deviné, il ne pleut pas.
Alors, je reste à l’abri de la canicule à m’inventer de quoi nourrir mon blog quelques minutes, c’est un agréable passe-temps.

Après « Curcia Funtanedda », l’idée des bottes m’est venue à l’esprit.
Rien d’original par cette sècheresse, le plus tordu des tordus y aurait songé aussi.

Je vais vous catapulter, une fois de plus, quelques grosses de poignées d’années dans le passé.

Lorsque nous étions gamins nous traversions des modes, comme la fashion d’aujourd’hui.
C’est naturel, c’est normal, un enfant rêve de belles choses qu’il n’a pas, et son imaginaire est suffisamment fertile pour tenter d’approcher le rêve.
La gomina et la coupe cycliste, les cheveux plaqués, Paul Quilici et Jean Batti di Paula Maria et d’Achillu, les deux coiffeurs du village, rivalisaient, à bonne distance l’un de l’autre, pour nous coiffer à la mode du moment.
L’un dans le virage de la Pergola, l’autre à l’Insoritu à gauche de la voute des Curalucci.

Nous vivions ainsi comme tous les gamins du monde en quête de mode nouvelle.

Une année, nous rêvions de bottes.
Le facteur qui distribuait le courrier dans le village voisin en portait de belles, bien cirées, brillantes et d’un noir rutilant. Cette image bottée me fascinait.
Il habitait le quartier Navaggia, à Piazza di Cuddu précisément, nous le voyions tous les jours.
Dès que sa moto à trois roues ronronnait sur la place, nous accourions pour le regarder partir vers le village. Un personnage énigmatique, peu loquace, toujours la tête haute et bien droit sur son engin dont il prenait grand soin.
M. Tramoni était très prudent. A cette époque, les fonctionnaires fonctionnaient comme des fonctionnaires. Ce n’est pas une boutade, ni un pléonasme, c’est la stricte vérité et il n’y a pas meilleurs mots pour décrire cet attachement à la fonction. Aujourd’hui, cela fait sourire, sinon rire aux éclats, car l’idée de la fonction publique n’est plus ce qu’elle était. Agissant ainsi, vous seriez objet de risée.
Il démarrait pépère, jamais sur les chapeaux de roue, les habitants de Carbini et des environs immédiats attendaient leur courrier, il ne fallait prendre aucun risque pour mener à bien sa mission.
Malgré, sa lenteur légendaire, son train-train de sénateur, nous étions admiratifs et nous le regardions filer tout droit, toujours imperturbable, avant de disparaitre dans le tournant de Pilili.
Ce virage marquait la frontière entre la Navaggia et le reste du village.
C’était un temps béni et chaque quartier pouvait presque se suffire à lui-même tant le nombre d’artisans était important, les épiceries nombreuses et les jardins florissants.

Après le tournant de Pilili, notre facteur attaquait la montée vers la gendarmerie qui plus tard abritera la famille d’un tailleur.
Un tailleur pas un couturier, seigneur ! Un homme souriant, toujours de bonne humeur.
Il avait ses manies aussi. Je me souviens qu’il rangeait ses cigarettes dans une petite boîte métallique, plate, juste la quantité nécessaire pour sa consommation journalière. Avec une lame Gilette rangée dans le même coffret, il coupait ses clopes en deux. Parfois plus anxieux, car il jouait aux cartes chez Vescu, au café du Progrès, il profitait des bouffées plus soutenues d’une cigarette entière.
Chacun connait cette pratique pour évacuer une angoisse.

L’homme était précautionneux, économe et mesuré. Lorsqu’il jouait à la belotte, il sortait sa petite boîte et fumait sa portion du moment avec une grande délectation.
Il savait la faire durer, en aspirant modérément mais en faisant séjourner longtemps la fumée en bouche puis expulsait les volutes par les narines et le reste en parlant.
Cela m’avait impressionné.
Son amour protecteur pour sa famille lui avait ôté toute envie de gaspillage. C’était sa marque de fabrique.
Bien plus tard, lorsque j’avais pris de l’âge, il me disait : « Simonu, quandu voli, ti fò un bello vestitu ! » (Quand tu veux, je te fais un beau costume) Je me souviens de cette phrase comme s’il l’avait prononcée hier. Je retrouvais son caractère, son estampille, lorsqu’il se déplaçait en mobylette, toujours très prudent, tenant sa droite à la perfection. Un homme difficile à prendre en défaut, un père de famille exemplaire.


Oh ! Simon, tu t’égares là ! Où sont les bottes ?
Non, je digresse, j’aime ces escapades d’idées vagabondes, je voulais faire un clin d’œil aux enfants du tailleur qui demandent encore des nouvelles du village.
Il était italien et a dû retrouver sa région d’origine j’imagine, mais je n’en suis pas certain.
On l’appelait Rinaldu par ici… (A gauche sur la photo en titre avec mon père.)

Donc, les bottes du facteur me fascinaient.

Certains étaient admiratifs des molletières de leurs pères. A défaut, de bottes en cuir trop onéreuses, des paters portaient des protections en toile renforcée, très solide, pour aller trimer aux champs.
Ils se prémunissaient ainsi des griffures de ronces.
Un des enfants, bien avant que je sois né, en était tellement amoureux fou qu’un jour il déclara :
– Si papa meurt à la guerre, je vais mettre ses molle…tières ! 
Ceci chanté sur un mode joyeux, difficile à faire entendre en écrivant.
Bon, j’ai osé raconter cette anecdote car aujourd’hui mieux vaut tourner la langue dix-sept fois dans sa bouche avant de parler, car de vertes représailles vous pendent au nez…
On pense vivre une époque libérée mais mieux vaut garder bouche cousue, le plus souvent possible.
Les bien-pensants veillent au grain et usent facilement du panpan cucul.

Je m’égare encore ? Non, je me promène avec vous, c’est agréable vous ne pensez pas ?
J’ai l’impression que nous sommes côte à côte et que nous devisons agréablement en musardant sur les sentiers de la Navaggia, en évoquant tout et n’importe quoi.
Vous voyez ces fleurs chemin faisant, vous sentez ces parfums ?
Oui ?
J’en étais sûr, il suffit de se laisser guider…

Papillon le souci.
Pas de souci !

Finalement, nous avions trouvé le moyen de nous fabriquer des bottes sur mesure.
C’était l’été, nous étions en short et en sandales.
Un ru musardait juste devant Funtanedda qui l’alimentait inlassablement de son eau fraîche. La chaleur saisonnière l’avait un peu assoupi, nous avions remarqué qu’un endroit très glaiseux, à peine sables mouvants, assez profond, était resté humide. Nous ôtions nos spartiates puis nous nous enfoncions progressivement dans la glaise jusqu’au genou. Nous ressortions nos jambes chaussées de bottes, de taille et de pointure parfaites.
Des bottes à hauteur variable, à notre volonté.
Les plus courts en pattes se confectionnaient des cuissardes.
Nos gambettes parfaitement glaisées, nous nous séchions au soleil avant de rentrer chez nous en exhibant des jambières toutes neuves.

La première fois, nous fûmes reçus vertement par nos mères car cela compliquait la tâche à la maison, il n’y avait pas d’eau courante pour nous laver.
Nous avions retenu la leçon.
Nous nous attardions plus longtemps du côté de la petite fontaine pour porter nos bottes un bon moment.
Nous avions tout loisir de les admirer avant de passer nos jambes sous le filet d’eau fraîche, non pour nous rafraîchir mais pour les effacer…
C’était notre manière de les ranger jusqu’au prochain rendez-vous « di Funtanedda ».

Les bottes, c’était le temps d’un rêve, aujourd’hui le rêve est sonnant et trébuchant !

8 Comments

  1. Eh oui, c’étaient de vrais rêves, dans ce temps, et finalement le bonheur n’est pas d’obtenir tout ce que l’on veut immédiatement. Des paires de bottes en boue, peu peuvent se vanter d’en avoir eues 😉

    1. Ah oui Al !
      Des belles bottes !
      Je me demande comment, je peux encore rêver à tout ça, vous avez une idée !
      Suis-je vraiment un cas ?
      Imbè ! Allez savoir ! 😉

  2. Merci pour le clin d’œil Simonu !
    Tu sais si bien faire revivre le passé commun des habitants de Levie.

    1. Cela m’a fait plaisir, et j’aime ce passé qui réjouit mon présent 🙂
      J’imagine que tu garderas ce texte pour tes enfants et petits enfants…
      Bonne soirée à vous.

  3. Bonjour Simon,
    J’espère que vous allez bien. A priori mais, derrière les écrans numériques, que de choses parfois tues, invisibles…
    Qu’il est doux de revenir en ces lieux savourer votre nectar littéraire…
    Merci pour ces instants de suspension.
    Sans avoir jamais eu le bonheur de séjourner en Corse, je profite de quelques minutes pour en aspirer, à pleins poumons, l’air est serein et vivifiant.
    Belle fin de semaine.
    Au plaisir.
    Cat
    PS : je demeure en arrêt de travail jusqu’à fin août prochain. J’espère néanmoins avoir la possibilité de partir une semaine dans le Poitou, avec une amie rencontrée sur les réseaux Facebook et Twitter, qui habite dans la métropole nantaise (rare, car les échanges y sont souvent superficiels et distants… et d’autant plus précieux).

    1. Bonjour Cat !
      Je vous souhaite le meilleur, n’oubliez jamais que la vie est belle avec ses contrastes parfois si forts et si cruels.
      Je n’en perds miette, je l’embrasse de toutes mes forces ! 😉
      Bonne fin de semaine.

  4. Des souvenirs qui ont six décennies
    Revivent une nouvelle fois, Aujourd’hui
    Encor une fois, Simon, Merci !

  5. Beaux Souvenirs qui revivent après 6 décennies.
    Unr nouvelle fois, Hier comme Aujourd’hui.
    Encore une fois, Simon, Merci !

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